C'est carnaval au Walhalla

Das Liebesverbot - Strasbourg

Par Laurent Bury | dim 08 Mai 2016 | Imprimer

Après les brillantissimes Maîtres chanteurs de Bastille, rions encore un peu avec Richard. Depuis que la Colline sacrée a daigné accueillir – mais pas au Festspielhaus, attention – Das Liebesverbot l’année du bicentenaire, le second essai lyrique de Wagner a droit de cité, et Strasbourg emboîte le pas à Madrid, chacune de ces villes y allant cette saison de sa production, pour ce qui aurait pu s’appeler La Novice de Palerme, ou même Mesure pour mesure si la source shakespearienne avait été plus affichée. Avant les drames, Wagner tenta de faire rire (on avait déjà pu le constater avec Les Fées dirigées par Marc Minkowski au Châtelet en 2009), et malgré l’échec de la création en 1836, le spectacle proposé par l’Opéra du Rhin prouve qu’il en était capable. Dès l’ouverture, la partition se révèle pétillante, mousseuse, avec pour modèles évidents l’opera buffa rossinien et l’opéra-comique français. Déjà à la baguette à Bayreuth en 2013, Constantin Trinks se montre constamment attentif à faire rebondir cette musique, où percent malgré tout quelques accents qui laissent entrevoir une orientation tout autre. L’Orchestre philharmonique de Strasbourg n’a donc pas que de l’ersatz d’Auber à interpréter, mais peut aussi briller dans quelques éclats autorisés par la situation dramatique : ni marche funèbre de Siegfried, ni chaos primal du fond du Rhin, mais au moins quelques belles confrontations entre les deux personnages principaux, les plus « wagnériens ». De Shakespeare, Wagner a conservé presque intacts Isabella, prête à quitter son couvent pour défendre son frère menacé de la peine capitale, et le tyran Angelo rebaptisé Friedrich, prêt à accorder sa grâce moyennant les faveurs de la novice. Chez ces deux-là, on discerne des tendances annonciatrices, à moins qu’il ne s’agisse tout simplement d’échos d’un air du temps plus germanique, et que l’héroïne ne renvoie plutôt à la Leonore de Fidelio et le méchant, celui qu’elle traite d’Abscheulicher, au Hans Heiling de Marschner, comme le souligne le chef d’orchestre dans le programme de salle.

Si l’on rit à cette Défense d’aimer, c’est aussi grâce à la mise en scène de Mariame Clément, qui a clairement pris le parti de la comédie. Pour Wagner, seul Brighella, bras droit du tyran, est ridicule : ici, il est accompagné par une équipe de Tyroliens en culotte de peau qui viennent faire régner la pensée unique dans une Palerme transformée en café viennois un peu vieillot, avec ses habitués caractérisés à la limite de la caricature. Dans le décor hyperréaliste de Julia Hansen, l’action est néanmoins stylisée et bascule parfois dans l’opérette, notamment pour le final du 1er acte, où les Ginger et Fred de Fellini apparaissent pour danser en fond de scène. A la défense d’aimer que l’Allemand Friedrich impose aux Siciliens s’ajoutent d’autres interdits : alcool et tabac ne peuvent plus être consommés, les femmes doivent se couvrir la tête, etc. L’adaptation se heurte néanmoins à un écueil lié au lieu unique. Plus de couvent, car les novices sont en fait les serveuses portant chignon, robe noire et tablier blanc. Soit, mais cela supprime tout le côté transgressif du désir du tyran : lorsqu’il exige qu’Isabella s’offre à lui, il reste un mufle, mais on ne voit plus que c’est en outre à une religieuse qu’il ose dicter de telles conditions. Par ailleurs, les allées et venues des personnages n’ont plus aucun sens : si l’on admet que Friedrich fasse régner sa loi sur le café et y juge Claudio, coupable d’avoir engrossé une prostituée, pourquoi faut-il convaincre la sœur du condamné de sortir dudit établissement et d’y revenir quelques instants après défendre l’accusé ? Si l’on évite de s’interroger sur la cohérence de la chose, on pourra savourer pleinement les clins d’œil dont le spectacle est plein, notamment le délicieux carnaval du deuxième acte, où les Palermitains empruntent leurs déguisements au Bayreuth des années 1880 : nornes, filles du Rhin, chevaliers du Graal, bourgeois de Nuremberg, géants, walkyries cuirassées et casquées, et même un ravissant Fafner. Les Chœurs de l’Opéra du Rhin s’en donnent à cœur joie, dans une partition qui exigent d’eux des interventions nombreuses et nourries.


© Alain Kaiser

L’Opéra du Rhin a soigné sa distribution, jusque dans les plus petits rôles. Habitué des personnages hauts en couleur, Andreas Jaggi est un réjouissant Pontio Pilato « collabo ». Métamorphosée en clone de Jessica Rabbit, la servante Dorella trouve en Hanne Roos une interprète à la hauteur. Brighella de grand luxe avec Wolfgang Bankl, dont on avait beaucoup admiré sur cette même scène le baron Ochs en 2012 : authentique voix de basse et verve comique jamais prise en défaut. Deux ténors sont nécessaires pour les deux jeunes premiers ? Bonne pêche, là aussi, avec deux jeunes artistes au style et au timbre bien différenciés, Benjamin Hulett, dont le charme arrive à rendre sympathique le volage Luzio, et Thomas Blondelle, dont la vigueur expressive rend justice au discours poignant du personnage. Grâce à Agnieszka Slawinska, la malheureuse Mariana est défendue avec une finesse mozartienne qui ne laisse personne indifférent. Pour les deux têtes d’affiche, enfin, se pose l’éternelle question : comment chantait-on Wagner avant que n’apparaisse la race des chanteurs wagnériens ? Robert Bork est un Klingsor, un Hollandais, ce qui convient au discours d’autorité qu’il doit tenir, mais son Friedrich ajoute à l’écart ethnique celui des générations, car le tyran est ici nettement plus âgé que ceux auxquels il impose sa loi. Quant à Marion Ammann, le profil vocal d’Isabella est-il exactement celui d’une Elsa ? Oui, par moments, quand la novice s’enflamme, mais le rôle a aussi une composante italienne et virtuose où on la sent nettement moins à l’aise, mais il y a là une quadrature du cercle qui n’est pas près d’être résolue.

 

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