La dystopie aux deux miracles

Das Wunder der Heliane - Gand

Par Laurent Bury | dim 17 Septembre 2017 | Imprimer

Affreux, sales et méchants. Quand le rideau se lève sur la production gantoise de Das Wunder der Heliane, on découvre, hélas sans grande surprise, que l’action va se dérouler dans un désert de caillasse, et que les protagonistes en seront des malheureux en guenilles modernes. Trahison ? Pas du tout, puisque le livret situe explicitement l’œuvre à une époque inconnue, dans un état totalitaire anonyme. Au vague Moyen Age imposé par l’imaginaire symboliste, David Boesch a trouvé un équivalent pour les esprits d’aujourd’hui, et il replace l’intrigue dans un avenir proche, peut-être post-nucléaire : tout se déroule dans une de ces dystopies comme aime en concevoir la romancière canadienne Margaret Atwood, notamment dans sa trilogie inaugurée en 2003 avec Le Dernier Homme. Les principaux éléments sont respectés, et l’on a bien ici une population abrutie et mystique tenue en respect par un pouvoir militaire brutal, qui donne la mort à quiconque se met en travers de sa route. Le double miracle a bien lieu : la résurrection de l’Etranger est permise par un jeu d’éclairage qui aveugle momentanément  le public, tandis que la montée au Ciel du couple qu’il forme avec Heliane morte se déroule devant un rideau rouge venu masquer la réalité. Manque seulement l’érotisme torturé du livret : la reine Heliane a ici une dégaine qui rappelle, en plus trash, l’Elsa du Lohengrin de Robert Carsen, et au lieu d’offrir à l’Etranger le spectacle de sa nudité totale, elle se contente d’ôter son manteau. Mais on ne s’en plaindra pas, pour une fois qu’un spectacle compte sur l’imagination du spectateur et opte pour une lecture un peu distanciée au lieu de se vautrer dans le stupre.

Avec un livret en forme de cocktail de perversité et de violence, on pourrait penser que l’opéra de Korngold a encore tout pour plaire. Si les représentations scéniques en sont si rares, malgré l’enregistrement paru en 1993 chez Decca, c’est sans doute pour des raisons musicales. Le chef britannique Alexander Joel parvient à canaliser ce déferlement de décibels où Richard Strauss rencontre ce qui sonne aujourd’hui à nos oreilles comme la bande-son des classiques du cinéma hollywoodiens – et pour cause, puisque l’on doit à Korngold la musique de Robin des bois et d’autres films des années 1930 et 1940. Composition puissante, indéniablement, et d’une efficacité redoutable dans son maniement des forces chorales qu’elle exploite sans ménagement : saluons la prestation du chœur de l’Opéra des Flandres, et des artistes issus de ses rangs qui assurent notamment les voix séraphiques entendues en coulisses.


© Annemie Augustijns

Redoutable, Das Wunder der Heliane l’est aussi et surtout pour les solistes, et c’est là sans doute la véritable cause de sa rareté sur les scènes. Korngold écrit en ayant en tête les formats vocaux post-wagnériens, pour les Maria Jeritza, Lotte Lehmann et autres stars qui créaient à la même époque les grandes œuvres de Richard Strauss. On reconnaîtra à Ian Storey l’immense mérite d’affronter le rôle inhumain de l’Etranger, heldentenor qui doit constamment lutter comme le déchaînement de l’orchestre. Déjà en 2007, face à Waltraud Meier à La Scala, le ténor n’était pas le plus juvénile des Tristan ; dix ans après, mieux vaut ne pas s’attarder sur la jeunesse de l’Etranger régulièrement invoquée par lui-même ou par les autres personnages. Très sollicitée dès les premières scènes, la voix se chauffe d’heure en heure et se montre souveraine au dernier acte. Stupéfiant Vampire de Marschner à Genève en novembre dernier, Tómas Tómasson prête au Souverain un timbre d’une admirable noirceur, la méchanceté du personnage étant ici tempérée par le ridicule auquel l’expose son esprit obtus. Enfin, sans Ausrine Stundyte, l’Opéra des Flandres aurait-il osé monter ce Miracle d’Heliane ? L’héroïne dévoile peu à peu toute l’ardeur dont elle est capable et, après son bel air du deuxième acte, elle semble ne plus aller que de paroxysme en paroxysme. Récemment Renata de L’Ange de feu à Lyon et l’été prochain à Aix-en-Provence, la soprano lituanienne, ajoute ici une nouvelle passionaria à sa collection de rôles meurtriers. Complétant ce trio de choc, Natascha Petrinsky est une messagère-Lara Croft à la voix tranchante, tandis que Markus Suihkonen et Denvil Delaere, membres du Jeune Ensemble de l’Opéra des Flandres, se hissent à la hauteur de leurs collègues les plus confirmés. 

 

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