Secrets d'alchimistes

Dead Man Walking - Madrid

Par Yannick Boussaert | ven 09 Février 2018 | Imprimer

« En Europe, les maisons d’opéra ne semblent pas se bousculer pour monter ses œuvres résolument néo-tonales, pour ne pas dire franchement passéistes » écrivait Laurent Bury en 2015 à propos de la prolifération de productions d’opéras composés par Jake Heggie outre-atlantique. Le Teatro Real de Madrid vient pourfendre cette constatation en ce début 2018 en important la production de Dead Man Walking du Lyric Opera de Chicago. En revanche et malgré l’excellence des interprètes réunis par la scène madrilène, ces représentations ne feront pas mentir cette autre sentence de notre confrère lors de la publication de la captation effectuée à Houston : « il ne s’est rien passé en cinquante ans ».

En effet et sans le paraphraser, voilà une musique aussi confortable qu’insipide. Hormis quelque belles pages alors signalées, elle plonge ce drame contemporain autour de la justice, du deuil, des victimes et de la foi dans un tonalisme ronflant d’où n’émerge aucune couleur ou saveur particulières. La première partie laisse tout à fait dubitatif entre les poncifs du livret — les familles des victimes qui s’en prennent à Sœur Helen dans un manichéisme que même Hollywood récuse — et l’absence d’arêtes ou de tensions orchestrales auxquelles se raccrocher. La faute n’en incombe nullement ni à l’orchestre soyeux du Teatro Real ni à Mark Wigglesworth, dont la précision du geste vient fouetter les attaques ou porter le lyrisme des cordes dès que la partition le permet. Heureusement le deuxième acte et l’approche de l’exécution de la sentence tourmentent davantage l’écriture. Cependant et c'est cruel pour le compositeur américain, Peter Grimes, entendu le lendemain à Valence, apparaît d'une modernité autrement radicale bien qu'il ait été composé 55 ans auparavant.

L’oeuvre d’Heggie se sauve du morne intérêt qu’elle suscite par sa réalisation scénique. Leonard Foglia opte pour un dispositif léger de grillages et de passerelles qui descendent des cintres pour retranscrire l’univers carcéral. Cette simplicité et cette fluidité, bien mises en lumière, règlent rapidement les problèmes de changement de lieux et permet de focaliser sur l’essentiel : les personnages et leurs conflits. Cependant la lecture du metteur en scène reste à un niveau littéral — mais le livret permet-il autre chose ?


© Javier del Real

Heureusement le Teatro Real a réuni sur scène une équipe de chanteurs alchimistes. Du plomb de la partition, ils dessinent des enluminures. Measha Brueggergosman en soeur Rose en premier lieu. La voix chaude de la soprano canadienne épouse le caractère enjoué et maternel de la confidente de l'héroïne. Maria Zifchak est confondante de justesse dans son portrait de la mère dans le déni, prête à tout sauver son fils des griffes du système et de la vendetta des victimes. Les seconds rôles se placent dans ce niveau de justesse et d’engagement scénique : Damiàn Del Castillo (George Benton), Maria Hinojosa (Kitty Hart), Toni Morsol (Owen Hart) ou encore Pablo Garcia-Lopez (grand-frère). Le choeur du Teatro Real et les Jeunes Chanteurs de la ORCAM témoignent de la qualité artistique de leur institution. Enfin, le deux protagonistes partagent cette capacité à sublimer un matériau assez banal. Si la gueule et la carrure de Michael Mayes (Joseph De Rocher) le rendent tout de suite crédible en meurtrier, sa voix peu colorée et un timbre peu large viennent jurer avec son physique. C’est bien par l’intensité de son jeu et son engagement vocal que le baryton texan emporte l’adhésion. Il en va de même pour Joyce DiDonato qui fait corps avec le rôle d’Helen Prejean à tel point que son chant devient secondaire. En conséquence, certains aigus sont trop bas, certains sauts de registres hasardeux. Mais l’on s’en rend compte après coup, tant on est happé par cette présence fluette qui marche d’un pas décidé, affronte l’horreur d’un système judiciaire qui ne fait que des perdants et interroge sa foi et ses enseignements. Après son ultime prière, la salle se retrouve vidée émotionnellement. La quasi totalité des premiers rôles reviendra saluer sans pouvoir contenir ses larmes.

 

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