Des dons et de la technique

Demetrio e Polibio - Bad Wildbad

Par Maurice Salles | ven 22 Juillet 2016 | Imprimer

Dans le long travail entrepris par la Fondation Rossini pour établir les éditions critiques de toutes les œuvres du compositeur, certaines posent problème en l’absence de sources indiscutables, comme un manuscrit autographe. Les avis divergent donc quant à l’authenticité de Demetrio e Polibio, au sens où l’entendent les antiquaires, c’est-à-dire à propos du pourcentage qui en ferait l’œuvre pleine et entière d’un prodige de quatorze ans. Des indices inclinent à croire que cette composition n’est que partiellement de la main de Rossini, et l’imprécision de la mémoire de celui-ci a créé la confusion autour de l’époque où elle fut écrite. Quoi qu’il en soit, il ne l’a pas reniée et elle figure donc au catalogue de ses opéras.

Sur la scène exiguë du petit théâtre de cour, Paul Secchi dresse un décor unique de hauts murs que des projections montreront déformés à la suite des combats. La mise en scène de Nicola Berloffa y place des sièges disposés différemment selon les situations, pour la suite de Polibio, pour les entrevues entre adversaires. Il lui suffira de les renverser pour montrer les ravages du conflit. Un téléphone habilement utilisé contribuera à rendre plausible la scène où Eumene trouve Lisinga endormie. Mais ces habiletés justifient-elles le traitement du personnage de Lisinga ? En se montrant prête à partir au combat cette jeune fille s’élève au rang d’héroïne digne de l’antique. Nicola Berloffa la montre en manipulatrice qui use de son charme pour entraîner les soldats, avant de tomber le masque et d’humilier son père dans la scène finale. On aimerait savoir ce qui, en dehors de sa fantaisie, suggère dans l’œuvre pareil dénouement – les pères coupables ? – qui n’est conforme ni au livret ni surtout à la musique.

Celle-ci en effet est alors calquée sur le modèle de ce qui se fait pour un final heureux. A-t-elle été écrite par morceaux, comme on l’a soutenu, l’adolescent Rossini livrant à la famille Mombelli sa composition par étapes ? En tout cas elle n’a pas pour nous le charme qui ira croissant avec les œuvres successives. Sans doute peut-on relever çà et là des idées mélodiques qui réapparaîtront parfois bien plus tard et des traitements instrumentaux qui deviendront des constantes, mais il est difficile de voir dans Demetrio e Polibio plus qu’un mémoire de fin d’études. A la tête des Virtuosi Brunensis Luciano Acocella, secondé par le pianoforte magistralement tenu par Achille Lampo, dirige avec souplesse et met en relief l’efficacité de l’écriture sans altérer son élégance académique.

Malheureusement le plateau n’est pas aussi homogène qu’il le faudrait. Quel a été le parcours de Luca Dall’Amico, qui chante Polibio ? La question se pose tant son émission semble éloignée de la souplesse et des nuances consubstantielles au chant rossinien, pour lequel il ne suffit pas d’avoir les notes. Cette impression défavorable est malheureusement renforcée par une expressivité théâtrale très limitée. Le ténor Cesar Arrieta, qui chante l’autre père, n’a pas la facilité indiscutable qui devrait donner à la zone aiguë aisance et brillant. D’aisance et de brillant, en revanche, la Lisinga de Sofia Mchedishvili ne manque pas, mais malgré sa fréquentation assidue de Rossini à travers le festival où elle est présente depuis plusieurs années la chanteuse semble toujours préférer les cocottes quand la partition laisse aux interprètes la possibilité d’ajouter des ornements. Comme les agilités ne semblent pas couler de source et que les stridences métalliques des aigus donnés en force persistent, cette artiste douée semble se contenter de faire du surplace. Il est vrai que ces imperfections, le voisinage de Victoria Yarovaya les met en lumière, tant l’homogénéité vocale et la maîtrise technique de la cantatrice russe en imposent. Elle nous avait ébloui en Falliero ici même, elle nous ravit dans cette succession de volées et de roulades vertigineuses où aucun accent du texte n’est négligé, de la tendresse à la fermeté. Elle sera d’ailleurs, à juste titre, la plus ovationnée par le public, qui semble ainsi reprendre à son compte Brassens : les dons, c'est bien, mais avec la technique c'est mieux !

 

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