Kitsch ? Non, camp !

Die Perlen der Cleopatra - Berlin (Komische Oper)

Par Laurent Bury | sam 24 Février 2018 | Imprimer

Pour le mélomane français, biberonné à la voix d’Yvonne Printemps susurrant « Je t’aime, quand même », difficile d’imaginer qu’Oscar Straus puisse être associé à autre chose qu’au romantisme un peu nunuche de Trois Valses. Heureusement, au troisième acte de Drei Walzer, il y a « Je ne suis pas ce que l’on pense », qui laisse entendre une tout autre musique, et un tout autre esprit. C’est cette insolence des années folles que Barrie Kosky avait déjà révélée en montant en 2015 Une femme qui sait ce qu’elle veut (Madame Je Veux dans son adaptation française de 1935). En 2016, la redécouverte d’Oscar Straus au Komische Oper se poursuivait avec Die Perlen des Cleopatra, œuvre également conçue sur mesure pour la diva d’opérette Fritzi Massary. Il s’agissait cette fois d’une pièce à grand spectacle, mise en scène avec tout le faste qu’on peut imaginer avoir été celui de la création, à Vienne en 1923 puis à Berlin en 1924.

Le traitement réservé à ces Perles de Cléopâtre est conforme à une certaine manière de présenter aujourd’hui l’opérette pour la dépouiller de son côté kitsch, et si La Belle Hélène est le lointain ancêtre de l’œuvre de Strauss, en ce qui concerne la vision parodique de l’antiquité, on peut estimer que La Grande-duchesse de Gérolstein montée par Laurent Pelly aura eu une influene durable. Estompant délibérément le côté « Casanova féminin » du personnage d’Offenbach, cette production mettait en avant une grande-duchesse plus très jeune mais attendrissante. La Cléopâtre que donne à voir Barrie Kosky reste une croqueuse d’hommes, mais tout a été fait pour la dépouiller du côté « femme fatale » et pour que chacune de ses apparitions suscite le rire. On imagine bien que, pour le public allemand, les petites misères d’une femme placée à la tête d’un grand pays ont de quoi faire rire, d’autant que les dialogues parlés laissent la place à toutes sortes de plaisanteries hélas non traduites par le surtitrage…

Le spectacle joue aussi la carte de ce que les Anglo-Saxons appellent camp : avec ces danseurs en jupette, coiffés à la garçonne, qui reprennent la gestuelle de Josephine Baker, c’est le gay Berlin de Christopher Isherwood que l’on croit voir sur scène. Dans les décors composés de motifs géométriques en noir et blanc, les costumes multicolores renvoient à l’Egypte ancienne revue et corrigée par Erté et les revues de l’entre-deux-guerres.


© Iko Freese

Par opposition à la sonorisation aggressive mise en place pour Un violon sur le toit, le réglage est mieux fait : l’orchestre et les chœurs échappent aux micros, seuls les solistes vocaux en étant munis. Evidemment, toute l’opération repose sur la personnalité colossale de Dagmar Manzel : c’est sur le talent de l’actrice (la chanteuse a l’aigu un peu acide, il faut le reconnaître) que repose en partie le spectacle, sur l’art avec lequel elle multiplie les visages successifs comme elle multiplie aussi les voix, tantôt gutturale, tantôt mielleuse, tantôt gouailleuse, tantôt autoritaire… On peut évidemment imaginer une tout autre façon d’interpréter le personnage, mais ainsi défendue, cette conception-là emporte l’adhésion. On peut se demander à quoi ressembler le Viktorian Silvius de Richard Tauber, à la création, mais il est peu probable que le ténor ait pris au second degré l’héroïsme du personnage, ou qu’il soit apparu dans un « uniforme » qui aurait fait de lui un sosie d’Ida Rubinstein en Salomé : David Arnsperger assume, et profite de la sonorisation pour ne pas avoir à forcer ses moyens naturels. Dans un costume digne des Mille et une nuits imaginées par Bakst ou Poiret, Johannes Dunz est un très séduisant Beladonis, prince syrien selon le livret, ici devenu persan, sans doute pour des raisons liées à l’actualité, et dont l’éloge de sa « petite flûte » ne laisse aucun doute sur le sens coquin à lui donner. Talya Lieberman est une exquise Charmian, qui s’offre le luxe de jouer de la trompette à plusieurs reprises au cours de la soirée. Stefan Sevenich est très bien en ministre sans scrupules, et Peter Renz, vu en rabbin sénile dans Un violon sur le toit, est également convaincant en révolutionnaire sud-américain plutôt que nubien et en Marc-Antoine passablement éméché. Adam Benzwi dirige ses troupes avec un implacable sens du rythme, et l’on ne voit pas passer ces deux heures et demie.

 

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