Le choc des Titans

Die Walküre - Munich

Par Guillaume Saintagne | dim 22 Juillet 2018 | Imprimer

Deuxième volet de ce Ring munichois, cette Walkyrie était certainement la plus attendue du fait de son Siegmund d’exception, qui ne faisait pas partie de la production de cet hiver ; les attentes étaient donc très hautes et n’ont presque pas été déçues. Par l’orchestre d’abord, toujours aussi rutilant sous la baguette de Kirill Petrenko qui galvanise ses musiciens comme les Walkyries fouettent leurs chevaux, le tout avec une précision d’horloger qui suscite la confiance des chanteurs guettant ses gestes précis, toujours pertinents. La chevauchée des Walkyries résonne enfin progressivement de toute son ironie cataclysmique et la colère de Wotan fait trembler les murs du Nationaltheater. Mais tout n’est pas uniformément brillant : le leitmotiv d’Hunding est menaçant et pataud à la fois, le brasier autour de Brünnhilde s’allume avec le réalisme des flammèches, d’abord lentes, irrégulières et crépitantes, avant de carillonner avec plus de régularité musicale. Contrairement à L’Or du Rhin, le temps dramatique de cette Walkyrie est bien plus étiré, moins cursif, et l’opulence de l’orchestre sert de véritable liant à ces quatre heures de drame musical.

Par les chanteurs évidemment ensuite : réunir une distribution aussi homogène est un véritable tour de force. On émet toutefois quelques réserves sur certaines Walkyries, ou en tout cas leur ensemble qui n’est pas toujours très harmonieux, mais on y remarque tout de même l’Helmwige soufflante de Daniela Köhler, dont les « Hojotoho » viennent fouetter un spectateur pourtant déjà bien secoué dans les deux premiers actes. Autre réserve, plus gênante celle-ci, sur le Wotan de Wolfgang Koch : ce rôle est-il trop écrasant pour lui, ou bien chanter Klingsor dans le même mois est-il décidément une bien mauvaise idée ? Il négocie tout de même son interprétation avec beaucoup d’intelligence : très investi dans le duel avec Fricka, il s’économise manifestement dans le récit face à Brünnhilde, et nous prive de son talent de diseur, pour mieux se jeter dans la grande scène finale. On l’y voit souvent tousser et aller chercher de l’eau en coulisse : façon intelligente de déguiser de vraies difficultés en mise en scène d’un combat de boxe ? Il ne peut éviter quelques dérapages, tout en étant souvent couvert par un orchestre déchaîné. Reste que le ton est vraiment juste, vociférant sans être braillard, impérieux sans étouffer les tremblements du père meurtri, et que, si le volume fait souvent défaut, le personnage existe et n’est pas éclipsé face aux titans avec lesquels il en découd. La Fricka d’Ekaterina Gubanova est stupéfiante, la chanteuse est méconnaissable par rapport à sa prestation deux jours plus tôt : dans une forme olympique, elle donne vie à cette Junon germanique avec une vigueur, une insolence vocale et une qualité d’élocution qui l’éloignent de la chieuse de service auquel ce rôle est souvent réduit, pour en faire une déesse qui peut, à bon droit, pétrifier Brünnhilde dès son entrée en scène. En mari macho, jaloux, et sûr de lui, Ain Anger révèle tout le potentiel de son Fafner de luxe. Ses superbes graves, sa morgue et son physique avantageux, le rendent aussi détestable que séduisant. En héros du premier acte, Jonas Kaufmann ne réussit que partiellement son pari : la voix manque de volume et de brillance aujourd’hui pour traduire avec force les cris de rage ou de courage de Siegmund, et, pour désespéré qu’il est, le fils du loup se doit d’hurler avec plus de panache. Néanmoins, tout le reste du rôle (donc les 90%, soyons clair), est transfiguré : les premières scènes timides mais fiévreuses avec Sieglinde, la mâle confrontation avec Hunding et les élans amoureux irrépressibles et surtout, surtout, la scène avec Brünnhilde. Moment d’une concentration crépusculaire, dans lequel son timbre sombre et sa couverture vocale ont un effet hallucinant, sans parler de sa prononciation de poète maudit, jamais Siegmund n’aura semblé si proche d’un noir Walther von Stolzing. Ces ténèbres sont éclairées de façon aveuglante par la Sieglinde d’Anja Kampe, torche qui ne demande qu’à être enflammée dès ses premières paroles, elle s’embrase à mesure que l’amour la gagne pour finir sur un portrait de la fuyarde hystérisé par l’angoisse. Si la justesse est un peu aléatoire, on pardonne aisément à la Sieglinde la plus folle que l’on connaisse, à l’aigu large, rayonnant et à l’allemand limpide. Anja Kampe respire ce rôle jusqu’à nous faire craindre qu’une convulsion pulmonaire ne l’emporte sur scène. Alter ego divin, celle qui découvrira bientôt les tourments amoureux, la Brünnhilde de Nina Stemme est clairement une force surnaturelle. Avec les années, la voix de la suédoise mets plus de temps à se chauffer, et sa « cavatine » la prend un peu à froid, la forçant à s’interrompre dans le saut d’octave du « Heiaha », mais ce n’était là qu’un tour de chauffe. Sa prestation nous laisse pantois. Ses aigus d’airain émis avec une assurance jamais prise en défaut et qui traversent le mur sonore de l’orchestre, font penser que l’athlète chauffée à blanc aurait pu continuer de chanter à ce niveau 3 heures de plus. On assiste pourtant à bien plus qu’une (vraiment pas) simple performance physique, l’artiste enchante son personnage à chaque instant. Nous croyions réservée à une écoute au disque l’émotion qui étreint le spectateur lorsque la fille apeurée demande sa peine à son père ; ce soir la voix grave et soudain démunie de la walkyrie résonne à nos oreilles avec une intimité qui nous jette dans un conflit familial éloigné des dimensions de ce théâtre. Il n’apparait pas exagéré de dire que Nina Stemme est la meilleure Brünnhilde de ce début de siècle.


© Wilfried Hösl

Si les chanteurs sont portés à autant de finesse psychologique que de performance vocale, c’est aussi que la mise en scène d’Andreas Kriegenburg questionne leurs rôles en permanence, une fois encore par des trouvailles aussi simples que poétiques et signifiantes. Répétons la beauté des éclairages, soulignons celle des décors (magnifique arbre que l’on dirait peupler de linceuls) d’Harald B. Tor et citons par exemple ces flux de désir entre Sieglinde et Siegmund incarnés par de jeunes filles aux mains photophores, qui semblent être les servantes de la maison. Avec quelle délicatesse elles passent le verre du frère à la sœur qui se découvrent et n’osent pas encore s’approcher ; avec quelle frustration, elles se braquent et se détournent à l’entrée d’Hunding ; avec quelle chaleur, elles éclairent littéralement les deux amants avant de révéler l’épée fichée dans le tronc. La direction d’acteurs est toujours aussi brillante, comme le révèlent d’autres exemples significatifs : Hunding qui écrase un fruit et en fait gicler le « sang » à la face de Siegmund, ou bien qui ramène constamment à l’autre bout de la table une Sieglinde aimantée par l’inconnu ; Brünnhilde qui s’extirpe de la silhouette de son père et se plait à l’imiter avant de caracoler telle une enfant pour attirer l’attention du père dans sa paperasse ; Brünnhilde qui sera ensuite cachée au milieu de ses sœurs que Wotan devra éloigner une à une pour la révéler de nouveau ; Brünnhilde encore qui entre en scène trainant Sieglinde avec prudence parmi les cadavres et non en courant ; Wotan et Fricka qui brisent les verres et leur ménage au fur et à mesure que le mur du fond s’approche et accule le mari à l’avant-scène et à sa décision inévitable ; Wotan également qui avec son « Geh ! » adressé à Hunding fait chanceler puis s’effondrer fatalement le Pyrrhus. Et puis cette superbe chevauchée des Walkyries, annoncée par la danse haletante et convulsive de leurs chevaux (qui fait s’élever les habituelles protestations d’idiots qui ne semblent souffrir la modernité théâtrale qu’en musique), au milieu d’une forêt d’épieux sur lesquels sont plantées les carcasses des héros promis au Walhalla, chevauchée qui sera ponctuée par les claquements des fouets des filles de Wotan. Il est admirable de respecter à ce point le livret, tout en en proposant une lecture critique qui rappelle celle de Patrice Chéreau à Bayreuth, avec ses Walkyries infirmières. La seule gloire que l’on peut trouver dans le charnier annonce la fin d’un monde.

 

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