Au son du muezzin

Don Giovanni - Saint-Jean d'Acre

Par Yvan Beuvard | jeu 19 Juin 2014 | Imprimer

Le patrimoine architectural de Saint-Jean d’Acre (Akko) est exceptionnel. Y offrir Don Giovanni dans le cadre de la Forteresse des Hospitaliers est une initiative bienvenue. Cette production prend place dans le festival lyrique organisé par l’Opéra d’Israël, basé à Tel-Aviv, et ayant donné, quelques jours auparavant, une série de Traviata dans le site de Massada, sur la Mer Morte. Triple opportunité que ce Don Giovanni : valoriser un cadre exceptionnel, classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, toucher un public neuf, et donner une occasion aux jeunes chanteurs de l’Opera Studio de se produire dans d’excellentes conditions. Bien qu’annoncée « semi-scénique », la production est dramatiquement digne de son écrin : l’espace naturel, son système de cheminements, de décrochements se prêtent fort bien au jeu, même si l’espace reste limité.

La mise en scène sait tirer parti de la configuration, et se montre inventive. Par exemple, Leporello, une camera vidéo à la main, filme les protagonistes en gros plan, projetés sur un écran latéral. Ce procédé sera de nouveau mis à contribution dans le sextuor conclusif du 2e acte. Don Giovanni fait irruption, se filmant dans un mouvement de derviche tourneur qui nous communiquerait son vertige . Original et riche de sens.  Les trois orchestres requis expressément par Mozart, et auxquels  Don Giovanni demande explicitement que l'on joue trois danses, demeurent au sein de l'orchestre (acte I, scènes XV à XIX) .  L'espace très différencié qu'offre le cadre n'incitait-il pas à leur dispersion, du plus bel effet musical et visuel ?  Le Don Giovanni est avide de conquêtes féminines. Ce qui n’est pas pour surprendre, mais où sont la bonne chère, le vin, le chocolat ? L’hédonisme, le plaisir de sens est réduit à l’amour. Lorsque le commandeur se rend au banquet final, le repas est frugal puisque Leporello consomme, seul, une mini pizza... on reste un peu sur sa faim.

Si on attend davantage de contrastes de tempi et d’intensité entre l’andante et le molto allegro de l’ouverture, la direction de Daniel Cohen, jeune chef davantage familier du répertoire orchestral que du lyrique, est précise, fouillée et exigeante. L’orchestre s’affirmera davantage à chaque acte, comme s’il avait besoin de prendre la mesure de son espace, pour atteindre à la plénitude dans les dernières scènes. L’ouvrage démarre avec une certaine réserve : Le premier air de Leporello surprend, syllabique, haché, sans que la révolte qui l’anime soit clairement perceptible, tout comme le désespoir d’Anna à la découverte du cadavre de son père. Pourquoi cette retenue ? Chacun des chanteurs a prouvé ensuite ses ressources et ses qualités. Echauffement vocal ? Choix dramaturgique ? Dommage. Le duel est ici une lutte à mains nues, où Don Giovanni brise le crâne du Commandeur sur le rebord d’un mur, comme un vulgaire plébéien ou un truand. A défaut de Deus ex machina, certains verront peut-être dans ce sacrilège la cause de l’interruption momentanée de l’opéra par l’appel du muezzin, du minaret voisin. A en croire l’interprète, ce dernier aurait pris le soin de s’excuser avant de commencer l’appel proprement dit… tant et si bien que les applaudissements nourris du public saluent la fin de l’intervention. Cette rupture anecdotique nous rappelle que nous sommes loin de l’Europe, et que c’est la première fois qu’un opéra est donné dans ces lieux.

Manifestement, tous les chanteurs, bien que jeunes, se connaissent de longue date à travers l’Opera Studio auquel ils appartiennent. Il en résulte une qualité exceptionnelle des ensembles, vocalement réussis, équilibrés, techniquement parfaits. Le célèbre « Là ci darem la mano » en est la meilleure illustration, avec sa progression naturelle, confié à deux voix faites pour s'unir. Le finale du premier acte est rondement mené : un régal. Les récitatifs manquent parfois de vie. Ainsi, le dialogue dérisoire, bouffe et cynique de Don Giovanni et Leporello après le duel où le Commandeur perd la vie est interprété de façon scolaire, sans caractérisation aucune. La direction d'acteurs, tout comme les couleurs et l'accentuation de l'italien peuvent progresser.


Saint-Jean d'Acre (Akko) - Don Giovanni © Yossi Zwecker

Trois chanteurs remarquables sont promis semble-t-il à une belle carrière. Don Giovanni est chanté par Oded Reich, superbe, voix pleine, dont l’autorité et la projection marquent bien le statut hiérarchique, faute d'en avoir le maintien en scène. Ottavio, rôle ambigu, est chanté merveilleusement : très beau timbre, émission claire et ronde. Eitan Drori est un des meilleurs Ottavio jamais entendus. D'un lyrisme consolateur sans affectation « Il mio tesoro » est proche de la perfection, on pense à Josef Reti... Zerlina, Alla Vasilevitsky, possède l’une des plus belles voix de cette distribution, fraîche, fruitée, sensuelle. Son aisance et son naturel séduisent. Avec quelques progrès en italien et davantage d’engagement dramatique, elle pourra conquérir d’autres scènes.

Les autres protagonistes ne déméritent pas. Na’ama Goldman chante Elvira, voix jeune, au timbre chaleureux, qui ne demande qu’à s’épanouir. Souvent touchante, pathétique, Elvira est animée d'une passion qui appelle une gestique plus démonstrative et davantage de projection. Son « Ah chi mi dice mai », où elle est au comble de la détresse, est prometteur : les décrochements de la ligne de chant sont parfaitement assurés. « Ah fuggi il traditor » est d'une force peu commune. Donna Anna, Efrat Ashkenazi,  n’a encore ni la puissance ni la sûreté auxquelles nous sommes habitués, mais n’est-ce pas une jeune fille ? Le début, l’incise de chaque phrase semblent manquer de l’assurance qu’elle gagne ensuite. Yair Polishook est Leporello, le valet couard et complice, Hormis son  « Notte e giorno faticar » surprenant, il chante fort honorablement sa partie, même si son jeu comique semble insuffisamment accusé. Son air du catalogue est assez bien conduit, malgré une voix parfois instable et peu de projection. Le Masetto de Gabriel Lowenheim est un brave bougre dont le jeu manque de conviction : qu’il s’agisse de colère ou de tendresse, on demeure en-deçà de l’expression attendue. Enfin, Yakov Strizhak campe un Commandeur dont l’autorité vocale est indéniable.

Malgré quelques réserves, somme toute mineures, il faut dire le plaisir que nous avons eu à partager l’émotion de ce beau spectacle dans ce cadre exceptionnel. Une direction exemplaire, toute en finesse, nerveuse : Daniel Cohen est un vrai mozartien. Son orchestre mérite tous les éloges : cordes soyeuses, vents splendides, chatoiement, transparence, vigueur, rien ne manque. Des chanteurs jeunes en début de carrière dont certains sont promis à un bel avenir, c'est tout le bonheur qu'on leur souhaite.

 

 

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