Orgie de contre-ut à Madrid

Donizetti - La Fille du régiment - Madrid

Par Brigitte Cormier | lun 10 Novembre 2014 | Imprimer

Quoiqu’il en soit de la rumeur de coup monté, quel jour de fête que ce lundi de novembre au Teatro Real ! Pour ses débuts madrilènes, le ténor mexicain Javier Camarena, renouvelle l’exploit de Juan Diego Florez à l’Opéra Bastille. En ce soir de dernière — comme il l’avait fait, paraît-il, trois jours auparavant — il aligne sans faiblir, sous la pression insistante du public dix-huit magnifiques contre-ut !

Nonobstant les esprits chagrins qui qualifient cette prouesse de numéro de cirque, l’expérience vaut la peine d’être vécue à titre exceptionnel. Même si, en la circonstance, on peut suspecter un « coup de pouce » pour la provoquer, l’artiste n’a rien d’un faiseur.  Timbre lumineux, viril, vaillant, mais aussi regard tendre et malicieux, phrasé impeccable, voix d’airain sachant se rendre caressante pour peu que l’émotion du personnage inonde son cœur ; le chanteur au visage rond irradie la sympathie et une certaine modestie. En dehors de cette salve d’aigus tonitruants, même s’il n’atteint pas dans l’ensemble de son interprétation la perfection du ténor péruvien , inégalable créateur de Tonio dans cette production, on peut dire que ce rôle lui va comme un gant — Ne l’a-t-il pas prouvé à Mexico dès ses débuts en 2004 ?

Avec son imagerie réaliste de bande dessinée où se mêlent l’excentricité et la poésie caractéristiques du style Pelly, cette Fille du régiment débridée, minutieusement réglée, fait toujours mouche. Après sa création à Covent Garden en 2007 et ses nombreuses reprises, notamment au Met, au Staatsoper de Vienne,  au Liceu de Barcelone, à l’opéra de San Francisco, c’est au tour du Teatro Real de prendre sa part du gâteau : treize représentations dans une double distribution pour les principaux rôles.


© Javier del Real

Depuis la création de l’œuvre en 1840, le couple formé par Marie et Tonio a été interprété par la fine fleur des chanteurs belcantistes. Cela ne rend pas la partie facile pour leurs successeurs. Surtout quand on ne bénificie pas  d’une salle comble et chaleureuse, comme c'est, dimanche, le cas de la  deuxième distribution pour sa dernière devant un public clairsemé, en particulier dans les premiers rangs du parterre. Si, comme on vient de le dire, les moyens de Javier Camerena emballent la salle, Antonino Siragusa livre une prestation d’excellente qualité vocale. Il devra cependant attendre les fameux couplets aux neuf contre-ut pour réchauffer l’atmosphère quelque peu morose dans un théâtre où la température ressentie ne dépasse sans doute pas 19°. De surcroît, la direction, pourtant sensible et nuancée de Bruno Campanella mais avec sa tendance à faire jouer « tranquillo » et de manière peu précise, n’aide guère. Sans parler des dialogues en français incompréhensibles pour la majorité du public qui doit se contenter de surtitres qui semblent laisser de marbre.

Malgré un joli timbre et un physique mutin la Marie d’Aleksandra Kurzak déçoit. Surtout dans ses airs plein de vie et d’émotion, on regrette une diction française assez approximative. Faisant fi du côté garçon manqué de Marie, la soprano polonaise semble peu investie ; elle se contente d’exécuter les consignes de mise en scène sans vraiment amuser ni émouvoir. En revanche, avec Désirée Rancatore, on ne perd pas une miette des paroles. La chanteuse sicilienne exécute avec brio « Chacun le sait, chacun le dit », se montre touchante dans « C’en est donc fait », mêle son timbre clair aux voix masculines dans le charmant air du deuxième acte « Tous les trois réunis » — l'un des moment de grâce de la partition qui contraste avec la franche gaieté qui précède.

Dans le rôle de Sulpice, Pietro Spagnoli et Luis Cansino font jeu égal, avec un léger avantage pour le baryton espagnol. Signalons l’excellent Hortensius d’Isaac Galán. Quant à la marquise de Birkenfield, elle est puissamment incarnée par l’incomparable contralto Ewa Podleś.  Après avoir affronté les montagnes pleines de soldats, retrouvé sa fille, chanté un inénarrable « Pour une femme de mon nom », elle retrouve son château et y exerce ses dons comiques dans une mémorable leçon de chant. Suivent moult péripéties inattendues qui aboutissent, comme l'on sait, au tonitruant « Salut à la France » du chœur final.

 

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