A savourer les yeux fermés

Die Walküre

Par Julien Marion | mar 20 Mai 2014 | Imprimer
 
Deuxième volet du Ring scaligère confié au nouveau maître des lieux Daniel Barenboim, cette Walkyrie séduit par ce qu’elle donne à entendre plus que par ce qu’elle donne à voir. Elle permet surtout de mesurer l’incroyable degré de maturité acquis, au fil des ans, par Daniel Barenboim dans sa maîtrise du répertoire wagnérien, depuis son premier Ring bayreuthien en 1988. On est d’emblée saisi par cette direction envoûtante, d’une densité jamais démentie, hypnotique, qui parvient à tirer de l’orchestre des trésors de poésie instrumentale. Attention, rien à voir avec la direction solide, charpentée et terriblement prévisible d’un Thielemann. Si on admire Barenboim dans Wagner, c’est pour sa capacité à surprendre, à prendre des risques, et à en faire prendre à ses chanteurs et instrumentistes, comme dans cette incroyable accélération à la fin du I, à couper le souffle (à partir de « Siegmund den Wälsung siehst du Weib ! »). Derrière ces effets dramatiques qui se révèlent indéniablement payants, il y a surtout une science accomplie de la dilatation et de la contraction du discours musical et dramatique, qui se traduit par un art des transitions qui n’est qu’aux plus grands (comme en témoigne, entre autres, le passage de la scène 2 à la scène 3 du II).
Face à une telle direction, il faut des chanteurs capables de ne pas perdre pied. C’est en grande partie le cas, d’abord et avant tout avec la Brünnhilde superlative de Nina Stemme, vocalement inapprochable, que l’on retrouve avec bonheur. Elle chante le rôle de la vierge guerrière avec une facilité (au moins apparente) qui ne manque pas de déconcerter. Les appels au II sont envoyés crânement, sans être propulsés comme des javelots à la parade, et l’on cherche en vain la moindre trace de fatigue dans la scène avec Wotan à la fin du III. Le couple de jumeaux est pour sa part quelque peu déséquilibré. Waltraud Meier n’a définitivement plus l’âge du rôle ? Qu’importe ! Elle brûle les planches et crève l’écran par sa présence scénique, en immense actrice qu’elle est, servie par sa beauté sculpturale. Que l’on se rassure, elle arrive toujours aussi bien à tricher avec sa voix. Une incarnation quasi miraculeuse. Face à elle, Simon O'Neill n’est sans doute pas le Siegmund le plus charismatique que l’on sache, le timbre est nasal, l’allure quelque peu empesée, mais il fait face au rôle avec sincérité et engagement, et réserve quelques très beaux moments (Annonce de la mort). L’idée de distribuer le vétéran John Tomlinson en Hunding relève du génie. Habitué des distributions wagnériennes de Barenboim (il fut notamment pour lui un Wotan, Gurnemanz ou Sachs de premier ordre à Bayreuth et Berlin), Tomlinson est un acteur né (on se souvient d’une production de Lohengrin à Bayreuth où il avait réussi ce tour de force de faire du roi Henri le personnage central de l’ouvrage !). Certes, la voix est en lambeaux, mais on a là une présence théâtrale unique, magnétique. Chaque mot est projeté comme du venin, et voilà enfin un Hunding qui comprend ce qu’il chante lorsqu’il lance à Sieglinde « Harre mein sur Ruh ! »… La Fricka d’Ekaterina Gubanova, au décolleté conquérant, assure vocalement, sa prestation étant servie par des moyens opulents et une excellente prononciation. On sera plus nuancé s’agissant du Wotan de Vitalij Kowaljow. La voix est saine et robuste, assurément, on apprécie les allègements dans le récit du II, mais c’est plutôt l’incarnation qui pêche : on cherche en vain l’aplomb, le vertige qui siéent au dieu des dieux. À la décharge du chanteur, il faut relever qu’il est singulièrement desservi par son accoutrement de chef de bande loubard, affublé d’une redoutable perruque, qui lui donne un air improbable de Daniel Guichard tout droit sorti de West Side Story.
Visuellement, la mise en scène de Guy Cassiers, si elle ne déchoit pas, ne marque guère. Sombre de climat, non dénuée de beaux effets visuels, recourant abondamment (en application des dogmes actuels) à des projections vidéo à la tonalité onirique, elle propose au spectateur néophyte, dans des décors gentiment stylisés, les symboles qui lui permettront de (re)trouver ses repères (les chevaux, l’épée, les arbres, la hutte de Hunding, le rougeoiement final…) Côté direction d’acteurs, on n'est pas chez Chéreau ou Kupfer. Les acteurs-chanteurs qui crèvent l’écran (Tomlinson, Meier, essentiellement) le font grâce à leurs qualités intrinsèques (on peut en témoigner). Les autres, plus d’une fois, paraissent livrés à eux-mêmes, et se réfugient dans des poses stéréotypées, à commencer par Wotan dont, par exemple, la colère du III (« Wo ist Brünnhild', wo die Verbrecherin ? ») tombe à plat. Quelques trucs de mise en scène, plutôt bien trouvés, finissent par lasser, comme cette sphère tournoyante dont la vitesse de rotation est supposée refléter la progression du temps dramatique.
En définitive, c’est encore et toujours vers la fosse et les sortilèges du démiurge Barenboim que l’attention est attirée, car c’est bien d’elle que surgit l’étincelle qui, par moment, lorsque se trouvent sur scène les interprètes capables de la capter, hisse cette représentation vers des sommets d’intensité dramatique. Barenboim esquisse un sourire de contentement, dès la fin des derniers scintillements du Feuerzauber, avant de recevoir une véritable ovation du public, des chanteurs et de l’orchestre : rien que de très logique, et mérité.
 
 
 

 

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