« …als wäre die Welt tot » [comme si le monde était mort]

Alban Berg - Wozzeck

Par Yvan Beuvard | ven 05 Octobre 2018 | Imprimer

Partition fascinante par son architecture et son écriture les plus élaborées de notre histoire, mais avant tout un drame humain qui nous émeut toujours autant, Wozzeck a séduit les plus grands chefs comme les plus grands metteurs en scène. Les réalisations accessibles abondent, d’où émergent une demi-douzaine de versions incontournables. Réunir Vladimir Jurowski, à la tête des Wiener Philharmoniker (qui ne l’avaient pas enregistré depuis Dohnányi en 1979 puis Abbado, en 1987)  et William Kentridge, dont les mises en scène ne laissent jamais indifférents, avec Matthias Goerne dans le rôle-titre avait de quoi séduire les familiers du Festival de Salzbourg. Yannick Boussaert y était et avait rendu compte du spectacle qui fait l’objet du présent enregistrement (Plus noir que le fond de la mare). Un an après, la version enregistrée nous parvient. 

Ni rue, ni maison, ni caserne, taverne ou étang, un décor unique, mouvant, changeant, où la nature est détruite, réduite à son évocation musicale. William Kentridge nous a habitués à contextualiser ses réalisations expressionnistes. Il connaît son Büchner, qu’il fréquentait de longue date, avant de s’emparer de l’ extraordinaire déclinaison musicale de son Woyzeck. Ici, l’univers sinistre qu’il peint, joue à tous les niveaux : par le décor, surprenant, et les éclairages, mais autant par  les projections constantes sur un vaste cyclorama, comme celles sur petit écran de petits films, évidemment en noir et blanc, de dessins expressionnistes, de cartes, de photos de guerre. Elles accompagnent les changements de tableaux, tout en traduisant les pensées des acteurs du drame. Plasticien expressionniste autant que metteur en scène, il réalise là une union des arts telle qu’auraient pu la rêver les penseurs de la Renaissance. Sabine Theunissen crée un monde de laideur, sordide, de désolation et de misère, aux couleurs passées, de boue ou d’excréments. Un tertre, des passerelles  enchevêtrées, une boîte confinée, sorte d’armoire à secrets, cabinet de curiosités, qui sera aussi le cabinet du docteur, des objets de récupération, béquilles, bandages, masques à gaz, lambeaux d’uniformes… Tout concourt à rappeler la Grande guerre et  traduit la décomposition de ce monde. Des lumières chichement mesurées, se conjuguant aux projections participent à ce malaise, où le réel, l’incertain et la vision fugace tendent à se confondre. La troisième scène de l’acte III mêle ainsi les images des danseurs, grandis par la projection, aux personnages réels, hommes avec masques à gaz et femmes dansant le plus souvent avec des chaises. Aucun pléonasme ou surlignage : en témoigne la scène où Wozzeck, halluciné, et Andres, à la tombée de la nuit, rentrent chargés du bois qu’ils ont coupé (ici de pauvres objets ramassés dans les ruines). Cette scène ne tire sa force que du chant et de l’orchestre : aucun effet scénique pour traduire les superstitions, les visions démentes de Wozzeck.  Le texte, sa traduction musicale et le jeu des chanteurs sont magnifiés par cette approche originale. Le spectacle est épuré au profit du drame.

Souffre- douleur du médecin sadique,  écrasé par un capitaine d’autant plus prétentieux qu’il est fat, trahi par Marie, Wozzeck est ici passif, balloté par les événements sur lesquels il n’a pas prise, sinon par le meurtre. Sa résignation masque ses pulsions hallucinées, violentes. Familier du rôle, Matthias Goerne est ce pauvre soldat, qu’il incarne avec une vérité touchante, y compris par le renoncement  à  l’essentiel de la projection et du souffle qu’on lui connaît, sinon dans les scènes finales. L’ascèse du chanteur qui sacrifie une part  de ses immenses moyens pour incarner avec le plus de justesse le plus humble, le plus opprimé de tous ses héros,  a quelque chose d’admirable, que n’ont pas forcément compris ses habituels laudateurs. Qu’elle se révolte contre la misère et la violence qu’elle subit, qu’elle cède au tambour-major, qu’elle prie et médite sur la figure de Marie-Madeleine, Asmik Grigorian est une Marie toujours juste dans la tendresse, dans la douceur comme dans la force qu’elle incarne. La voix est en parfaite adéquation avec ce rôle et l’émotion est au rendez-vous. Le docteur est Jens Larsens, voix sonore, grinçante dans un corps immense. Il campe ce monstre, illuminé, omniscient, bouffi de suffisance, avec mordant. Le Capitaine, Gerhard Siegel, prétentieux et bête, en est le partenaire idéal, voix bien projetée. Andres est chanté par Mauro Peter, belle voix qui s’accorde bien au personnage, peu caractérisé. La Margrete campée par Frances Pappas, délibérément vulgaire, gouailleuse, a des graves solides dont les couleurs traduisent bien la déchéance. Sa dernière intervention (la chanson souabe) où elle découvre le sang que Wozzeck porte après le meurtre est particulièrement juste. Le Tambour Major de John Daszak, gigantesque brute,  ridicule, grotesque, ne rend que plus pathétique la séduction qu’il exerce sur Marie. Le Fou d’Heinz Göhrig est criant d’humanité, de vérité : la voix est solide, idéalement projetée. L’enfant est une marionnette affublée d’un masque à gaz. A défaut de cheval de bois, c’est une béquille trouvée dans les ruines qu’il chevauche dans la scène ultime (« Hop, hop ! »). Animé par deux manipulateurs, le pauvre pantin est alors d’une humanité criante, qui nous étreint. Les chœurs sont en tous points remarquables, d’autant plus que la configuration des décors leur impose des mouvements ou déplacements hasardeux.

Mais, avant tout, il y a les Wiener Philharmoniker  flamboyants, puissants et précis, dans l’univers musical expressionniste de Mitropoulos ou de Böhm, mais au moins autant dans la tradition viennoise, en ce qu’elle a de meilleur (Abbado, Dohnányi, Welser-Möst). La direction de Vladimir Jurowski ménage à souhait la tension, l’urgence, la violence comme la tendresse, avec un constant souci du phrasé et du détail. La réalisation fera date, n’en doutons point.

 

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