Faute de mieux

Mosè in Egitto

Par Jean Michel Pennetier | mer 09 Janvier 2013 | Imprimer
 
Lors de sa création en 2011 au festival Rossini de Pesaro, ce Mosè in Egitto ne fut pas sans créer un certain scandale comme le rapportait à l’époque notre collègue Antoine Brunetto (voir recension). Voulant apporter une touche de modernité au récit biblique, Graham Vick réalise en effet une transposition se voulant provocatrice, qui évoque le conflit israélo-palestinien, sans d’ailleurs aller jusqu’au bout du parallèle. Le vaste décor s’étend sur toute la large scène avec plusieurs niveaux, évoquant des débris de guerre avec carcasses de voiture, ruines calcinées et surtout le mur ceinturant Jérusalem qui vient clore le fond de la scène. Pharaon et sa suite sont portraiturés en émirs du Golfe, mais les Juifs évoquent plutôt les palestiniens d’aujourd’hui (étoiles de David en plus) ; Moïse est figuré quant à lui en Ben Laden (qui n’était d’ailleurs pas palestinien) ; comme ce dernier, il fait filmer ses interventions en vidéo (par son frère Aaron). La scénographie est tout aussi confuse : par exemple, le mur de béton est supposé construit par Pharaon (habillé en émir, donc musulman) et empêche les Juifs (portraiturés en Palestiniens, pour l’essentiel musulmans également) de quitter l’Egypte. Ce n’est quand même pas très clair, sauf à imaginer que le propos de Vick serait que l’enfermement actuel des Palestiniens est davantage dû à leurs riches voisins et coreligionnaires qu’aux Israéliens. Au final (le passage de la Mer Rouge), le mur sera détruit par un char de Tsahal (alors que dans la réalité, ce sont les Israéliens qui l’ont construit), la dernière image étant celle d’un enfant juif prêt à déclencher sa ceinture d’explosifs tandis que le conducteur (israélien) du char lui tend la main…Vous suivez ? Moi pas. A certains moments, on sent que Graham Vick s’amuse dans un respect (distancié bien sûr) de la lettre du livret : pour la pluie de feu qui frappe l’Egypte (l’une des Sept Plaies, Vick étant la huitième), ce sont les Juifs qui se font sauter avec leurs ceintures d’explosifs ! On pourra apprécier le soin porté par le metteur en scène aux jeux d'acteurs, en particulier le couple formé par le fils de Pharaon, Osiride, et son amante juive, Elcia. Mais le plus souvent, l’action se disperse dans des détails sans grand intérêt (un tagueur qui réalise une étoile de David, les choristes qui gémissent dans la salle …), comme si Vick voulait à tout prix occuper chaque centimètre carré de l’espace mis à sa disposition. La caméra ne sait plus trop où regarder (on y reviendra) et on finit par se lasser de ce spectacle brouillon et de ces provocations un peu enfantines. En suggérant par cette transposition qu’on est toujours le terroriste de quelqu’un suivant le point de vue où on se place, Graham Vick nous invite à nous interroger sur la légitimité de l’action politique violente (les résistants français n’étaient-ils pas qualifiés de « terroristes » pas les Allemands pendant l’Occupation ?). Mais ce relativisme revendiqué reste quelque peu tiré par les cheveux en l’occurrence : si Moïse n’a pas eu beaucoup de scrupules à attirer les plaies d’Egypte sur Pharaon et son peuple, il n’a pas été jusqu’à dynamiter le colosse de Rhodes ou les jardins de Babylone pour les besoins de sa cause, ni à envoyer des enfants au martyre.
 
Réalisée en HD, a priori sans modification des éclairages originaux, la captation vidéo est un gros point faible de ce DVD. Loin de restituer l’ambiance d’une représentation d’opéra, l’enregistrement fait penser à un de ces reportages chichement filmés pendant les répétitions : sous-exposition des images, cadrages incongrus (un bras le point dressé apparaissant entre les jambes d’un chanteur dont on ne voit pas la tête), montage brouillon, volonté de rendre compte exhaustivement du bouillonnement d’événements qui se jouent sur le plateau … A tout ceci s’ajoute une distanciation involontaire apportée par la vision de la salle elle-même : les festivaliers en chemisettes se tordent le cou pour voir la scène malgré la caméra qui les filment, dans les allées latérales, des choristes ensanglantés grossièrement maquillés gesticulent sans conviction sous le panneau « sortie de secours », orchestre et chef sont omniprésents dès que le réalisateur filme le bas du décor qui est au niveau de la fosse … Il faut dire que la largeur et les divers étages du dispositif scénique constituent un véritable cauchemar pour le réalisateur, tiraillé entre la vue d’ensemble (où l’on ne distingue pas grand-chose) et les gros plans (qui font manquer des éléments essentiels de la mise en scène). Dans ces conditions, difficile d’être pris par le spectacle … sauf à fermer les yeux. La captation sonore est en revanche excellente, mais on a parfois l’impression que les voix sont plaquées sur les images (d’ailleurs, à certains moments, on ne sait plus trop qui chante).
Musicalement, la soirée est moins contestable. Au positif, on appréciera en premier lieu la direction vive et enfiévrée de Daniele Abbado à la tête de l’Orchestre et du Chœur du Teatro Comunale de Bologna, en grande forme. A peine regrettera-t-on quelques tempi un peu rapides qui, à certaines occasions, ne donnent pas aux voix la pleine possibilité de s’exprimer. Mais globalement le chef sait insuffler un souffle certain à cet ouvrage à mi-chemin entre l’opéra et l’oratorio.
Vocalement, sans être de grand luxe, le plateau est satisfaisant, dominé par l’Osiride du ténor russe Dmitry Korchak, d’une belle insolence, tant dans la vocalise que dans le suraigu, dans ce rôle d’une difficulté surhumaine. On regrettera néanmoins un timbre un peu blanc, sans véritable caractère. On pourra en dire autant des deux autres ténors, Yijie Shi (Aron) et Enea Scala (Mambre) que l’on souhaiterait entendre dans des rôles mettant davantage leurs possibilités en valeurs, et dans un « vrai » théâtre.
Sans avoir les moyens d’un Raimondi ou d’un Ramey, Riccardo Zanellato est un Mosè à l’aise sur toute la tessiture, au beau grave, et capable de belles nuances dans la prière finale, mais au timbre un peu rugueux. Alex Esposito en Pharaon mise davantage sur l’expressivité du chant que sur la richesse du timbre, d’ailleurs très clair. Certes, le rôle n’est pas celui d’une basse profonde, mais de là à avoir l’impression d’entendre constamment un baryton …
Chez les femmes, Olga Senderskaya offre une belle voix et des vocalises limpides, mais la suppression de son air ne permet pas de se faire une opinion complète sur ses possibilités. Le cas de Sonia Ganassi est plus problématique. La vocalise est impeccable et l’engagement dramatique est sans faille, mais nous sommes loin du format vocal exigé par ce rôle écrit pour Isabella Colbran, future première épouse de Rossini. Celle-ci disposait des graves d’un mezzo et d’un aigu jusqu’au mi, voire au fa : Sonia Ganassi atteint ses limites vers le si aigu et sa voix manque par trop de largeur dans le grave et le medium. La cabalette initiale est raccourcie, l’air final, quoique chanté avec fougue, la pousse dans ses derniers retranchements avec aigu escamoté et coda raccourcie. Bref, une chanteuse qui peut plaire sur l’instant par son abattage scénique, mais un peu sous dimensionnée par rapport aux exigences de la partition.
Pour le détail des nombreuses coupures, on se reportera à la critique d’Antoine Brunetto déjà cité. Pour ajouter à la confusion, rappelons que la version originale de 1818 ne contient pas la fameuse « prière » (composée pour la reprise de 1819 afin de permettre la mise en place du passage de la mer Rouge qui avait été techniquement un échec à la création) ; l’air original de Mose aria « A rispettarmi apprenda » a été composé par Carafa pour la version de 1818 mais remplacé par un air de la main de Rossini en 1820 « Cade dal ciglio il velo » ; l’air de Pharaon est ici coupé, ainsi que celui d’Amaltea (coupé en 1820). Bref, on ne sait pas quelle version on écoute (un comble dans le saint des saints rossiniens), et ce n’est pas la notice du DVD qui nous éclaire, mentionnant une version originale de Naples de « 1818 – 1819 ».
Face au vide de la vidéographie officielle disponible, le présent enregistrement s’imposera aux rossiniens qui ne sauraient se contenter d’un simple enregistrement audio, mais, dans l’absolu, la version de référence est encore à venir.
 

 

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