La Pirozzi et la pyromane

Il trovatore

Par Laurent Bury | dim 08 Octobre 2017 | Imprimer

Enfin un Trouvère qui ne triche pas ! Confronté à la gigantesque scène du Sferisterio de Macerata, Francisco Negrin a eu l’intelligence de ne pas se réfugier dans la transposition-gadget et a su éviter le piège de la platitude illustrative, ce qui n’est pas un mince exploit dans un opéra dont le livret a aussi mauvaise réputation. Contrairement à tant d’autres de ses confrères sollicités pour des spectacles en plein air, le metteur en scène a surtout eu le courage de faire du vrai théâtre, en préférant le symbole au réalisme, et en exploitant les hallucinations constantes d’Azucena et les divers récits relatant tout ce qui s’est passé vingt ans auparavant : deux personnages muets reviennent constamment hanter les lieux, la mère de la gitane, morte sur le bûcher, et l’enfant brûlé, longtemps pris pour le frère de Luna, mais qui est en fait le véritable fils de la bohémienne. Louis Désiré situe l’action dans un espace abstrait, occupé par deux immenses tables lumineuses, avec une tour à l’arrière-plan. Les costumes, dans un beau camaïeu de noirs et de rouges, évoquent un passé imprécis, et des éclairages travaillés contribuent à créer les atmosphères appropriées, avec notamment ces énormes lampes qui rappellent un peu les projecteurs chers à Max Bignens, jadis décorateur attitré de Jorge Lavelli. Bien sûr, sur une scène aussi démesurée, il est difficile d’affiner le jeu des acteurs, et certains gros plans ne rendent pas service aux artistes, mais le spectacle est riche en images percutantes et avance implacablement, sans temps mort.

Autre avantage, la distribution non plus ne triche pas : aucun des chanteurs n’a été propulsé ici de manière hâtive ou artificielle, et la direction très accentuée et globalement rapide de Daniel Oren nous emmène bien loin de la complaisance coupable de certains chefs qui acceptent de s’adapter aux limites des uns ou des autres. Ce sont néanmoins surtout les dames qui s’imposent à notre attention. Avec Anna Pirozzi, inutile de tricher : voilà une authentique Leonora, aux couleurs idéales et à la tessiture égale d’une extrémité à l’autre, une vraie grande voix comme beaucoup regrettent de ne plus guère en entendre. Et malgré son ampleur, cette voix s’adapte sans peine aux exigences de la partition, là où d’aucunes sont contraintes de ralentir les cabalettes pour composer avec un organe alourdi : rien de tel ici, car la soprano napolitaine n’a pas peur de la vélocité et sait respecter les nuances. Seul cadeau autorisé par le chef, des aigus extrapolés à deux reprises, dans « Di te scordarmi » et « lo giuro a Dio ». Enkelejda Shkosa n’a pas à tricher non plus car, loin des mezzos tiraillées entre différents registres à qui le rôle est parfois confié, son Azucena est au contraire un personnage dont l’autorité vocale égale la dignité scénique : jamais la gitane ne bascule dans le ridicule, comme c’est hélas souvent le cas, et sa folie se manifeste surtout par une obsession des flammes qu’elle allume durant « Stride la vampa » et qui embrasent finalement le plateau. Avec Piero Pretti, Manrico trouve un interprète raffiné, certes capable de la vaillance attendue, mais que l’on sent peut-être plus à l’aise dans la douceur, comme le montre le brusque changement de ton dont il est capable dans « Di quelle pira », dès qu’il se tourne vers Leonora pour lui confier « Era già figlio pria d’amarti ». Dans ce quatuor, Marco Caria peut sembler légèrement en retrait, parce que l’on voudrait son chant plus expressif et que son timbre manque parfois de séduction, même si le baryton n’a aucun mal à émettre les aigus de Luna. Ferrando à la silhouette juvénile, Alessandro Spina complète judicieusement l’équipe des solistes. Jamais pesant, et avec une belle maîtrise des pianos, la prestation du chœur Vincenzo Bellini, très habilement utilisé dans la mise en scène comme protagoniste de l’action, n’appelle que des éloges.