Inventaire avant mise au vert

La voix des rêves

Par Bernard Schreuders | ven 04 Janvier 2013 | Imprimer
 
Treize novembre 2012, salle Pleyel, Philippe Jaroussky rejoint Cecilia Bartoli sur scène pour un duo de Steffani. Le lendemain, salle Gaveau, il fait une apparition remarquée à la soirée d’adieu de James Bowman. Bartoli, son modèle, son héroïne dans la vie réelle et James Bowman le premier contre-ténor lyrique du vingtième siècle l’accueillent en guest-star : la portée symbolique de ces invitations ne laisse pas de fasciner. Le chanteur aurait-il seulement pu imaginer, lorsque sa carrière démarrait à l’aube des années 2000, connaître une telle consécration, une telle reconnaissance de ses pairs ? Après l’avoir invité sur son album Mission et distribué en Sesto dans Giulio Cesare à Salzbourg, la diva romaine devrait participer à son tour au prochain disque de Philippe Jaroussky. Le double CD La voix des rêves qui paraît aujourd’hui chez Virgin embrasse une trajectoire exceptionnelle en piochant généreusement dans les albums gravés entre 2003 et 2011, ignorant, à l’exception d’un air tiré d’Ercole sul Termodonte, les intégrales (Sedecia – il était alors crédité comme sopraniste, une étiquette qu’il récusera vite –, Faramondo, Artaserse), pour privilégier les récitals thématiques (Vivaldi Heroes, Carestini – The story of a castrato, Caldara in Vienna, La Dolce Fiamma, Opium, Teatro d’Amore, ...)
Quelques inédits parmi les trente-deux plages du coffret retiendront l’attention des fans du contre-ténor, à commencer par le fameux « Alto Giove » de Porpora (live, juillet 2010) sur lequel s’ouvrait le documentaire de Jeremy Rosen diffusé le 11 décembre par France 2 (Jaroussky: portrait à haute voix), mais qui manque ici d’ampleur et de rayonnement, la plainte d’Orphée « Lasciate Averno » (Luigi Rossi) et le «Laudate Dominum » extrait des Selve morale e spirituale de Monteverdi accompagnés par l’Arpeggiata de Christina Pluhar (live, février 2008). Le 1er août 2012, l’artiste retrouvait Diego Fasolis et ses Barocchisti à Lugano pour immortaliser trois autres pages qui « lui sont chères ». Animé d’une fougue juvénile, « Ombra mai fu » n’ajoutera pourtant rien à sa gloire tandis qu’une lecture surchargée d’intentions entame le charme hypnotique de « Music for a while » en confirmant les réserves que nous avait déjà inspirées ses Purcell donnés en concert avec Andreas Scholl. En revanche, « Venti turbini » (Haendel), qu’il offre volontiers en bis lors de ses récitals, décoche ses traits rageurs avec un panache et un surcroît d’audace particulièrement réjouissants.
Le reste du programme a déjà été suffisamment commenté lors des différentes parutions pour qu’il soit inutile d’y revenir en détail. Avec le recul, nous continuons à préférer Jaroussky dans le cantabile plutôt que dans la pyrotechnie (la bravoure, en particulier, exige plus que de la souplesse) et sa voix nous semble toujours avoir atteint chez Johann Christian Bach (La dolce fiamma) une plénitude inégalée à ce jour. Elle ne dérange pas là où son incursion suscitait le plus d’appréhension : les mélodies d’Opium, qui exhalent comme rarement leurs fragrances raffinées ou mortifères, alors que la légèreté diaphane et sopranisante du timbre, par contre, dissipe une part du mystère instillé par la sicilienne du Nisi Dominus de Vivaldi (« Cum Dederit »). La couleur vocale de Jaroussky se prête difficilement à certaines parties d’alto, même si elles n’évoluent pas dans une tessiture fort grave, et l’annonce d’un enregistrement du Stabat Mater de Pergolesi avec Julia Lehzneva suscite d’ailleurs la perplexité. Nous oublierons un « Pie Jesu » (Fauré) glacial et franchement dispensable pour nous abandonner avec délice aux chaînes voluptueuses que l’Amour glisse sous ses pas et ceux de son ami Max-Emanuel Cencic, guidés avec tendresse par William Christie (Bononcini).
Le duo final du Couronnement de Poppée fait partie, comme l’« Alto Giove » de Polifemo (bien mieux servi dans la version filmée!), des quelques pièces qui figurent à la fois sur le double CD et sur le DVD également intitulé La voix des rêves et consacré, quant à lui, aux meilleurs moments du chanteur en concert. Avec Nuria Rial et Philippe Jaroussky, « Pur ti miro, pur ti godo » se pare d’une fraîcheur, d’une innocence qui nous feraient presque oublier la noirceur de ces amants cruels et sans scrupule. Les trente-trois fragments proposés couvrent six années de concert, depuis cette mémorable soirée Vivaldi à Lyon, le 2 février 2006, avec Jean-Christophe Spinosi, et ce « Vedro con mio diletto » enjôleur et frémissant qui bouleversera Cecilia Bartoli, jusqu’aux retrouvailles du contre-ténor avec la pétulante Marie-Nicole Lemieux à Baden-Baden, le 24 juin 2012, dans un programme tout entier dévolu aux affetti du Seicento (« Le Tourbillon des sentiments »). L’intelligence du récit, la justesse des accents chez Strozzi et Cavalli trahissent les affinités de Philippe Jaroussky avec ce répertoire qu’il n’a jamais cessé de fréquenter et auquel il dédia son tout premier récital soliste (Musiche Varie a voce sola de Benedetto Ferrari publié chez Ambroisie). Dans un autre registre, la vis comica des deux compères dynamite une cantate de Sances et nous rappelle leur désopilant duel sur l’air de bravoure « Nel profondo cieco mondo » (Orlando furioso), clou du récital donné à Gaveau le 4 juin 2007 repris dans cette anthologie extrêmement bigarrée où la fantaisie la plus débridée (« Sound the Trumpet » subverti et détourné avec le concours de Pascal Bertin pour les dix ans du Concert d’Astrée au Théâtre des Champs-Elysées, le 19 décembre 2011) côtoie de sublimes déplorations (« Scherza infida », âpre et dense, à Versailles le 16 juin 2009 ; « Son nata a lagrimar », rencontre au sommet avec Anne Sofie von Otter lors de la fête baroque orchestrée par Emmanuelle Haïm pour l’anniversaire de son ensemble). Parmi les moments choisis pour évoquer une autre soirée riche en surprises, «Jaroussky and Friends », programmée au Théâtre des Champs-Elysées le 17 décembre 2010, l’éditeur a retenu l’ « Elégie » de Massenet, l’étonnante version de « Lascia ch’io pianga » accompagnée par le Quatuor Ebène ainsi que le prélude pour deux violons et piano de Shostakovich où l’artiste retrouve ses premières amours en compagnie de Renaud Capuçon et Jérôme Ducros.
Autant qu’un best-of, ces compilations forment une manière d’inventaire ou de bilan alors que l’artiste paraît se trouver à la croisée des chemins. A trente-quatre ans et au terme d’une décennie fastueuse mais également survoltée – « hystérique » selon ses propres mots –, Philippe Jaroussky aspire à la sérénité. Il s’offre donc un congé qui l’éloignera des scènes jusqu’au mois de septembre 2013, lequel marquera son retour en compagnie du Venice Baroque Orchestra. Il se déclare déterminé à changer de rythme, à prendre son temps; plus qu’un signe de maturité, c’est sans doute la condition sine qua non s’il souhaite que le chant demeure une évidence et conserve ce naturel désarmant qui nous avait ébloui voici déjà dix ans. Au micro de Radio Classique, il confiait récemment vouloir délaisser l’héritage des castrats et se tourner vers Bach, la musique anglaise et d’autres formes d’expression musicale plus « simples ». Après les sonnets de Louise Labbé mis en musique par Marc-André Dalbavie et le Caravaggio de Suzanne Giraud, le musicien se laissera peut-être aussi tenter par d’autres créations.
Notre "Opérabox" consacrée à Philippe Jaroussky
 

 

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