Comme un air de famille

Le Comte Ory

Par Laurent Bury | mer 29 Mai 2019 | Imprimer

Il y a un humour propre aux frères Podalydès, tel qu’on peut le savourer dans une dizaine de films réalisés depuis 1998. Bruno, le réalisateur possède un style, un ton qui n’appartient qu’à lui. Et depuis quelques années, son frère Denis, l’acteur, s’est lancé dans la mise en scène d’opéra, ce qui nous a valu un bien beau Fortunio qui sera repris à la fin de cette année à l’Opéra-Comique, un Don Pasquale et une Clémence de Titus au Théâtre des Champs-Elysées et, à Favart de nouveau, ce Comte Ory dont C Major publie la captation. En attendant le Falstaff qu’il montera en 2020 à Lille, la critique avait été assez unanime pour saluer ce Rossini « réjouissant », voire « éblouissant ». Le DVD justifie-t-il un tel enthousiasme ? Oui, mais en partie seulement.

On remerciera d’abord Denis Podalydès d’avoir entièrement échappé à un tic quasi-systématique chez tous ceux qui mettent en scène un opera-buffa de Rossini : pas une seule fois vous ne verrez ici les chanteurs se livrer à de petits pas de danse alors qu’ils chantent. Ici, pas de « ficelle » de ce genre, mais un véritable jeu d’acteur travaillé dans le moindre détail, avec des personnages dotés de sensiblement plus d’épaisseur que ce n’est trop souvent le cas. Le comte n’est pas qu’un prédateur lubrique, et l’on peut croire à son trouble lorsque commence le fameux trio qui va enfin lui mettre la comtesse dans les bras. Celle-ci est également plus ambiguë qu’on ne s’y attendrait : vaguement nymphomane sur les bords, elle est certes éprise d’Isolier, mais elle ne semble pas insensible au séducteur redouté, et ne se prive pas d’embrasser Ory à pleine bouche. Même les membres du chœur ont droit à leur propre personnalité, à leur gestuelle, et ils composent des tableaux variés, à cent lieues de l’uniformité qui sévit parfois. Revers de la médaille : cette finesse de trait s’accorderait mal à une franche rigolade, et si l’on sourit souvent, on a déjà connu productions plus amusantes. Dans le décor grisâtre – sacrisie désaffectée pour le premier acte, château aux murs nus pour le second – les costumes parfaitement 1830 de Christian Lacroix n’ajoutent guère de couleur, en dehors de l’habit pistache d’Isolier ou de la redingote bordeaux du précepteur.

La couleur, on la trouvera donc plutôt dans la musique, et il faut bien reconnaître que sur ce plan-là, l’Opéra-Comique avait bien fait les choses, avec une équipe intégralement francophone – ce qui est toujours agréable dans une œuvre chantée en français – et de grande qualité, l’un n’empêchant pas l’autre.

Du côté féminin, c’est un festival de très belles voix jusque dans les plus petits rôles. D’aucuns ont pu reprocher à Julie Fuchs de ne pas être une rossinienne aguerrie, mais les profanes qui ne fréquentent pas Pesaro chaque été n’en serontpas moins ravis par les variations dont elle sait orner ses différents airs, et les amateurs de théâtre savoureront sa composition de jeune comtesse un brin perturbée. Gaëlle Arquez est un Isolier de charme et de luxe, dont le timbre somptueux fait sans mal oublier l’invraisemblance de son épaisse natte brune. Métamorphosée en quasi-duègne digne d’Alice Sapritch dans La Folie des grandeurs, Eve-Maud Hubeaux est irrésistible en Dame Ragonde, avec les graves qu’exige ce rôle sacrifié, sans aucune possibilité de briller en solo. Et offrir l’exquise Jodie Devos en Alice, c’est vraiment soigner le moindre détail.

Satisfecit également du côté des messieurs, avec le gouverneur sonore de Patrick Bolleire et le Raimbaud éloquent de Jean-Sébastien Bou. Surtout, on salue la performance de Philippe Talbot dans le rôle-titre : le ténor français a pris le temps de s’installer dans les personnages rossiniens, en commençant par les plus secondaires (Bertram dans La donna del lago à Garnier en 2010), pour aborder ensuite les premiers plans dans des théâtres de région (Almaviva à Saint-Etienne en 2013, puis à Marseille en 2018) allant jusqu’au Rossini serio (Moïse et Pharaon en concert). Grâce à lui, Ory n’est pas qu’un rôle bouffon, même s’il sait multiplier les mimiques lorsqu’il se déguise en sœur Colette.

Le chœur Les éléments et l’Orchestre des Champs-Elysées, avec à leur tête un Louis Langrée soucieux de théâtre autant que d’élégance, cette distribution est idéalement complétée. On pourra peut-être faire plus drôle, mais pas forcément plus musical.

 

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