L'empire du mâle

Don Giovanni

Par Laurent Bury | ven 07 Septembre 2012 | Imprimer
 
Au premier abord, le boîtier de ce DVD a de quoi faire saliver : le sex-symbol et baryton néo-zélandais Teddy Tahu Rhodes en Don Giovanni SM, cuisses et torse nus, voilà qui paraît prometteur, et l’on croit pouvoir s’attendre à une transposition du chef d’œuvre de Mozart dans quelque backroom. A y regarder de plus près, on découvre pourtant que la mise en scène est due à Göran Järvefelt, et dès lors, on voit mal le vieux compère d’Arnold Östman à Drottningholm s’autoriser une telle prise de risque. Le short en cuir bardé de chaînes porté au-dessus des cuissardes est réservé aux premières secondes de l’opéra, quand le héros surgit de la chambre de Donna Anna, et le reste du temps il est en habit à la française, noir et luisant, mais le personnage s’intègre sans peine à une conception de l’œuvre entièrement respectueuse de son contexte historique originel. Dans un décor susceptible d’accueillir également les deux autres volets de la trilogie Da Ponte – ici, une sorte de palais à volonté terne et un peu mastoc –, Järvefelt avait monté Don Giovanni à Houston en 1986 (puis à Paris et en Scandinavie, la production ayant fait l’objet d’une captation vidéo en 1987 à Drottningholm, avec Håkan Hagegård ; créée à Sydney en 1991, elle a déjà été publiée en DVD avec une autre distribution). Vingt-deux ans après la mort du metteur en scène, le spectacle paraît aujourd’hui presque naïf dans son approche très fidèlement illustrative, et il met un peu trop en avant l’élément giocoso aux dépens du dramma (le public rit de bon cœur dès qu’Elvire arrive au mauvais moment et à chaque réplique un peu amusante). Avec ses rondeurs à la Marcello Cortis, Leporello est ici un personnage exclusivement comique, et même les autres protagonistes se laissent aller à toutes sortes de mimiques exagérées et assez déplacées.

Teddy Tahu Rhodes est évidemment le pilier de la distribution, pas seulement parce qu’il a le physique parfait pour le rôle et qu’il roule des mécaniques avec l’assurance d’un séducteur invétéré, mais aussi et surtout parce que la voix est d’une densité admirable, au point que tous les autres barytons paraissent bien fluets à ses côtés. Le commandeur de Daniel Sumegi est si pâlichon qu’il en devient tout simplement  inexistant. Basso comico hors d’âge, Conal Coad n’assure que le service minimum en Leporello, son malcanto et son recours au parlando justifiant sans doute qu’on ait coupé son air « Ah signori miei pietà ». Et on ne peut pas pour autant parler de version de Vienne, car si « Il mio tesoro » est également coupé, l’œuvre se termine néanmoins sur le lieto fine de Prague. Henry Choo en Ottavio remporte la palme du plus mauvais italien ; le timbre n’est guère attrayant, malgré un souci louable de nuances, l’acteur n’est pas très convaincant, et ce n’est pas encore cette fois qu’on fera vraiment exister le personnage.
Parmi les trois héroïnes féminines, rien de honteux, mais rien non plus d’exceptionnel : Taryn Fiebig est charmante, mais sa Zerline poids plume est un rien pointue ; Jacqueline Dark est une Elvira ouvertement mezzo (« Mi tradì » l’éprouve quelque peu) et résolument matrone, virago dont les emportements font rire le public ; Rachelle Durkin compose une Anna névrosée, très visiblement troublée par son séducteur, avec une voix certes agile – la deuxième partie de « Non mi dir » ne lui pose aucun problème – mais peut-être un rien trop légère.
La direction de Mark Wigglesworth est dans l’ensemble plutôt rapide, avec notamment une ouverture très enlevée, mais parfois trop allante, comme dans le trio des masques, un peu précipité ; à l’inverse, le tempo est étiré à l’extrême dans le récitatif qui précède « Mi tradì », conférant une grande densité aux paroles que prononce alors Donna Elvira. Quant au bonus, il ne faut pas en attendre de révélations : le titre « Surviving Don Giovanni » ne fait pas allusion aux problèmes existentiels que rencontre l’interprète du rôle-titre, mais aux questions de sécurité liées à la production : techniciens et assistants expliquent longuement comment une partie du décor s’écroule lors de l’ultime apparition du commandeur, Teddy Tahu Rhodes parle des combats et des chutes, et Jacqueline Dark raconte que la costumière lui recommande d’éviter au maximum les morceaux de poulet et le vin que Don Giovanni lui crache au visage dans la scène du repas…
 

 

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