« Moi j’aime pas l’opéra, j’aime mieux le cinéma »

Les Parapluies de Cherbourg

Par Laurent Bury | lun 22 Juin 2015 | Imprimer

Que Natalie Dessay ait exaucé un rêve de petite fille en chantant Michel Legrand, on peut le comprendre. Que Jean-Luc Choplin ait souhaité exploiter le succès des concerts donnés par la soprano avec le compositeur, c’est assez naturel. Fallait-il pour autant monter Les Parapluies de Cherbourg sur la scène du Châtelet ? Ce n’est pas la première fois que le film de Jacques Demy fait l’objet d’une adaptation théâtrale : la première vit le jour à New York en 1979, suivie d’une autre à Paris, « la plus convaincante » selon Michel Legrand ayant été conçue en 2011 à Londres. Pourtant, si le DVD Erato peut annoncer une « première mondiale », c’est parce que le compositeur a remis son ouvrage sur le métier : insatisfait des versions réduites utilisées jusque-là, il a spécialement réorchestré pour orchestre symphonique la partition jadis écrite pour le long-métrage. Cela se traduit par une certaine uniformisation car, dans la bande-son originelle, « les formations d’orchestre sont à géométrie variable, en fonction des séquences ». 82 ans au compteur, Michel Legrand dirige un peu comme Richard Strauss vers la fin des années 1930 : le résultat tourne parfois au fond sonore pour salon de thé et manque cruellement de traits saillants.

Est-ce pour ne pas chercher à rivaliser avec le film que le choix a été fait d’une version semi-scénique ? Apparemment, il avait dans un premier temps été question d’une version de concert au sens strict, avec chanteurs en tenue de soirée, en rang d’oignon derrière les micros. Finalement, l’orchestre occupe tout le fond de la scène, et les chanteurs, portant le costume de leur rôle, évoluent au milieu de décors réduits à quelques éléments mobiles. Les commander à Sempé était sans doute une bonne idée, car la France du Petit Nicolas est un peu celle des films de Demy. Les accessoires ainsi dessinés, comme sur des morceaux de papier déchirés, situent l’action, mais de façon parfois un peu trop systématique, car certaines scènes auraient parfaitement pu se passer d’une localisation aussi insistante. Et Vincent Vittoz ne semble pas avoir toujours été très inspiré : les rares tentatives pour échapper au réalisme du livret ne sont guère couronnées de succès. Le bref ballet initial se substitue à une scène située dans le garage où Guy travaille : ici, elle n’a lieu nulle part et tous les artistes y participent sans qu’on puisse savoir qui est qui. Interminable paraît l’autre « ballet », celui des deux marins-accessoiristes portant une horloge et un panneau « Cherbourg », qui tournent inlassablement autour de Guy et Geneviève lors de la scène des adieux.

Du côté des voix, les micros-casques dispensent évidemment les interprètes de tout effort extrême des cordes vocales et leur permettent de se concentrer sur le jeu et la diction. Tous les artistes ici réunis ne sont pourtant pas égaux devant le chant. Ce spectacle est bien entendu une promenade de santé pour Natalie Dessay et Laurent Naouri, habitués à un répertoire aux exigences bien différentes. Ils ne sont d’aileurs pas les seuls à venir du monde de l’opéra, et l’on a pu voir sur d’autres scènes lyriques Franck Vincent, bijoutier/garagiste aux graves sonores. Indépendamment du fait que Madame Emery et Roland Cassard sont à la ville mari et femme, l’âge même de Laurent Naouri rend plus crédible l’erreur de la mère qui croit d’abord que ses attentions lui sont destinées (le Cassard du film était plus jeune mais dégageait un parfait ennui et une certaine absence de sex-appeal). A propos d’âge, Marie Oppert, née en 1997, a exactement celui du rôle et campe une irrésistible Geneviève, à qui l’on reprochera seulement de prononcer « Je t’attendrai » comme s’il s’agissait d’un conditionnel et non d’un futur. Vincent Niclo, lui, n’a plus tout à fait les vingt ans de Guy, les gros plans le montrent bien ; son manque de formation lyrique se manifeste surtout dans le fait qu’il ne timbre pas suffisamment son chant, et s’entend dans la première scène, où il est question de Carmen qu’il doit aller voir avec Geneviève, lorsqu’il tient une note avec ce qu’il imagine être une « voix d’opéra »…

Que le spectacle ait été sympathique en scène, on le croit volontiers, mais qu’il ait mérité un DVD, c’est nettement moins sûr car, comme Natalie Dessay prend un malin plaisir à le chanter au début du spectacle, en ce qui concerne Les Parapluies de Cherbourg, on « aime mieux le cinéma ».

 

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