Même Boulez n'a pas eu ça !

Olivier Greif, les incontournables

Par Laurent Bury | ven 17 Mai 2013 | Imprimer
 
Courte, trop courte fut la carrière d’Olivier Greif (1950-2000), en partie de son fait, on y reviendra. Courte, mais fulgurante, et elle mérite amplement l’hommage qui lui est à présent rendu, hommage absolument exceptionnel, dont à notre connaissance aucun autre compositeur contemporain n’a encore fait l’objet. Douze DVD réunis en deux coffrets, une douzaine d’heures de témoignages filmés, concerts ou entretiens (interviews de Greif lui-même, témoignages de proches, propos de musiciens, dont Marc Minkowski qui confie que Greif s’enthousiasma à l’idée de composer, après Lully et Gluck, un opéra sur le livret de Quinault pour Armide !). Sans doute parviendrait-on à réunir bien des heures d’images autour de Pierre Boulez et de sa musique. Mais qui aurait osé en faire autant pour un compositeur infiniment moins médiatique ? Il faut donc mille fois remercier Anne Bramard-Blagny qui, à la tête de sa petite société de production, ABB Reportages, s’est lancée dans cette entreprise titanesque pour honorer la mémoire d’un homme dont elle fit la connaissance en 1999, soit très peu de temps avant sa mort.
Enfant prodige, Olivier Greif commença très tôt à composer, et le DVD n° 7 donne à entendre son Opus 1, cinq Mélodies enfantines (interprétées par L'Oiseleur des Longchamps), mises noir sur blanc alors qu’il n’avait que 11 ans. Enfantines, elles le sont par le texte – et encore, car ces poèmes superficiellement naïfs révèlent de graves questionnements, dès ce très jeune âge –, mais pas du tout par la musique. Dès ce premier titre inscrit au catalogue, on constate l’intérêt de Greif pour la voix, intérêt qui ne devait jamais se démentir. Dans les années 1970, afin de devenir l’élève de Luciano Berio, le jeune homme partit pour New York ; il y côtoya Andy Warhol, Salvador Dali… C’est l’époque où il compose une musique foisonnante, débordant de références de toutes sortes, parfois influencée par les minimalistes américains. En 1975, on lui commande une pièce pour commémorer le centenaire de la naissance de Maurice Ravel : ce sera le Tombeau de Ravel, créé à Montfort-l’Amaury, extraordinaire pièce pour piano à quatre mains où se superposent les rythmes de jazz pour un résultat complexe mais surtout envoûtant. En 1976 naît la Petite Cantate de chambre pour voix de femme et deux pianos ; en 1979, poursuivant dans le domaine de la mélodie, Greif met en musique le plus célèbre poème de William Blake, The Tyger, destiné à devenir le premier des Chants de l’âme, cycle qui n’allait s’achever que près de vingt ans après.
En effet, les années 1980 correspondent à un retrait du monde et au quasi-renoncement à la composition : Greif s’adonne à la méditation sous l’influence mystique de la philosophie indienne (il composera pourtant en l’honneur de son gourou des Chants de Sri Chinmoy, aujourd’hui un peu discrédités). C’est l’époque où il se rebaptise Haridas Greif. Et il faudra attendre 1992 pour qu’il revienne à la musique.
En 1993, acceptant enfin d’évoquer ouvertement le poids de la mémoire familiale – ses parents, originaires de Pologne, avaient choisi en 1945 d’émigrer vers la France, son père ayant passé un an à Auschwitz –, Greif compose les Lettres de Westerbork, pour voix de femme et deux violons. Il s’agit de la mise en musique de lettres écrites par une prisonnière néerlandaise du camp de Westerbork, dont on entend ici l’interprétation par la mezzo britannique Andrea Hill (succédant à Doris Lamprecht, leur créatrice) dans le cadre du festival Présences 2009. Creusant la veine de l’introspection douloureuse, fasciné par le catholicisme, Greif élabore ensuite une pièce à connotation religieuse par son titre, mais qui est en fait un collage de textes dus à des écrivains suicidaires, de Paul Celan à Virginia Woolf, L’Office des Naufragés, commande du clarinettiste Eduard Brunner, créée au Konzerthaus de Berlin en 1998. De cette œuvre qui dure près d’une heure, on n’entend ici que des fragments (ces DVD, qui donnent à voir des interprétations live, ne prétendent nullement se substituer à des disques enregistrés en studio) : certains numéros sont des mélodies très classiques, d’autres sont écrits dans une sorte de sprechgesang, et l’on s’amuse de voir Françoise Kubler manier les « boites à meuh » stipulées par la partition.
Olivier Greif pratiqua aussi un exercice où s’illustrèrent les plus grands au cours du XXe siècle, le quatuor à cordes avec voix. Son Quatuor n°2, œuvre magnifique composée à partir de trois sonnets de Shakespeare, fut créé en 1996 par une voix de femme, et l’on en découvre ici l’interprétation d’Andrea Hill, qu’on pourra comparer avec un des trois poèmes chanté par Alain Buet (diction plus claire du baryton, mais aisance vocale plus grande de la mezzo) ; le Quatuor n°3 « Todesfuge » s’inspire d’un poème de Dylan Thomas. Enfin, créés en 1996 Salle Gaveau par Jennifer Smith avec le compositeur au piano, les Chants de l’âme font figure de chef-d’œuvre en forme de testament ; le cycle aurait dû se composer de treize mélodies, mais Greif n’eut finalement le temps que d’en composer neuf, sur des poèmes anglais du XVIIe siècle, s’ajoutant à The Tyger évoqué plus haut. On en entend ici des fragments par divers interprètes, et une superbe intégrale donnée par Julie Fuchs et Alphonse Cemin en 2010 à Cordes-sur-Ciel.
Ce coffret est incontestablement la meilleure introduction possible à un compositeur dont la musique totalement personnelle, indifférente aux modes, ne bascula jamais dans le pastiche et fut toujours porteuse d’émotion, avec une force souvent bouleversante.
 
 

 

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