Sauterelles contre fourmis

Mosè in Egitto

Par Laurent Bury | ven 13 Juillet 2018 | Imprimer

En 2015, la metteuse en scène néerlandaise Lotte de Beer recevait un Opera Award dans la catégorie « nouveau venus ». Trois ans après, il est permis de se demander si la personnalité ainsi adoubée a tenu toutes ses promesses : c’est ce que permet de vérifier la parution en DVD de la production de Mosè in Egitto qui lui a été confiée l’été dernier au festival de Bregenz. Non pas sur le lac, mais à l’intérieur du Festspielhaus, dont la scène est assez immense pour accueillir la superproduction que peut (doit ?) être le Moïse de Rossini. Pour nous montrer les plaies d’Egypte et le passage de la mer Rouge, Lotte de Beer a opté pour des vidéos, ce qui peut se comprendre. Plus précisément, elle emploie un procédé brillamment illustré par Pierrick Sorin dans La pietra del paragone en 2007 : on filme en gros plan des maquettes et l’on projette le résultat sur un grand écran en fond de scène. Ici, l’écran prend l’aspect d’une sphère de type géode, mais au lieu d’incruster les chanteurs dans ces décors, on fait se déplacer de petites figurines assez vilaines, sortes de fourmis à visage humain, qui dupliquent parfois les artistes présents sur le plateau, par un effet dont on perçoit mal l’intérêt. Outre ce procédé, il semble que l’action soit transposée sur un vaste chantier de fouilles – autrement dit, une étendue terreuse traversée par quelques passerelles et encombrée de caisses, parcourue par quelques « archéologues » muets, qui réalisent, non sans maladresse, les vidéos évoquées plus haut, qui prennent des notes ou qui arrangent les postures des chanteurs, quand ceux-ci sont contraints à former des tableaux vivants dans des poses grandiloquentes. Et le reste du temps, l’action se joue tant bien que mal, avec des costumes dont la sobriété n’est pas loin du misérabilisme, surtout pour les Hébreux. Sans le moins du monde exiger un péplum hollywoodien, on se dit qu’il existe quand même d’autres manières de présenter cette antiquité-là, d’autant que la captation filmique souligne les défauts du spectacle bien plus qu’elle n’en magnifie les qualités.

Difficile, donc, de partager l’enthousiasme de notre collègue présent sur les lieux, même pour l’aspect musical. La distribution est en effet assez nettement scindée en deux selon les catégories genrées. Chez les messieurs, les voix graves s’en tirent encore assez bien. Même s’il paraît infiniment plus à l’aise dans les emplois de méchants ou dans les rôles comiques, Andrew Foster-Williams serait un pharaon acceptable si la mise en scène avait autre chose à lui faire faire que de signer des documents officiels. Goran Jurić est un Moïse assez brut de décoffrage, à l’italien très slave, mais c’est incontestablement une basse, et il a la carrure d’un meneur d’hommes, à défaut d’avoir un jeu très subtil. Avec les ténors, les choses se gâtent. Sunnyboy Dladla, Almaviva à Pesaro en février 2016, se défend assez bien dans la tessiture d’Osiride, et un rapide regard sur son agenda montre que c’est dans les rôles rossiniens qu’il se produit le plus souvent. Hélas, Aaron est loin de procurer les mêmes satisfactions, et Matteo Macchioni, bien que tout aussi rossinien, a été doté par la nature d’un timbre assez déplaisant, même s’il sait s’en servir. On touche le fond avec le Mambre de Taylan Reinhard, caricature de ténor de caractère à l’italien très anglo-saxon. Heureusement, il y a les dames. Récemment entendue en Carmen à Versailles, Dara Savinova a peu à faire en Amenofi mais le fait bien. Mandy Fredrich défend avec beaucoup de noblesse le rôle d’Amaltea. La révélation vient pourtant de Clarissa Costanzo, soprano par l’aisance dans l’aigu, mais avec des graves impressionnants et un timbre chaud et prenant. Les amateurs de rareté ne manqueront pas sa Teodora dans Il bravo de Mercadante, cet automne à Wexford. Dommage qu'Elcia soit ici attifée en souillon.

Dommage aussi qu’Enrique Mazzola ne puisse vraiment compter que sur une partie du cast pour démontrer son adéquation avec ce répertoire. Sa direction idiomatique, qui souligne le raffinement orchestral de l’écriture de Rossini, méritait mieux que ce spectacle, tout comme le chœur philarmonique de Prague ou les Wiener Symphoniker. 

 

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