Testament sans voix

Madama Butterfly

Par Placido Carrerotti | mar 08 Février 2011 | Imprimer
La Madama Butterfly actuellement au répertoire du Metropolitan Opera de New-York est emblématique de la politique artistique voulue par son nouveau directeur, Peter Gelb. C’est en effet ce spectacle qui a ouvert sa première saison en septembre 2006, une transposition d’une production créée à l’English National Opera en novembre 2005. La seconde scène londonienne (où les œuvres sont hélas systématiquement chantées dans une traduction anglaise) est réputée pour l’originalité de ses spectacles. C’est en 2004 que l’ENO avait commissionné le réalisateur Anthony Minghella en vue d’une collaboration. Le britannique a démarré au théâtre au milieu des années 70 avant de travailler pour la télévision (notamment pour la série policière Inspecteur Morse dont le héros est un amateur éclairé ... d’opéra !). Il tourne ses premiers films au milieu des années 80. Sa notoriété éclate avec son premier grand succès critique et publique, Le Patient anglais, en 1996, suivi de près par Le Talentueux M. Ripley, en 1999. Fasciné par un spectacle du Blind Summit Theatre, une troupe de marionnettistes adepte du style japonais du Bunkaru, Minghella décide d’un parti original : assembler, dans des ateliers de travail, des compétences artistiques diverses (lyriques, chorégraphiques, scénographiques, marionnettistes) en laissant à chacune d’entre elles une grande liberté tout en évitant le plaquage. L’effet recherché est celui d’une formation de jazz, où chaque contributeur participe du groupe par le développement même de sa personnalité individuelle : un vrai retour au théâtre donc, et non pas du « cinéma sur scène ».
Le résultat est remarquable, les divers arts pratiqués se répondant effectivement avec intelligence et pertinence : le splendide décor épuré de Michael Levine joue avec un pan incliné et quelques panneaux coulissants ; les éclairages de Peter Mumford renforcent de manière très appuyée les changements de climat psychologique ; les costumes de Han Feng (qui débutait au théâtre) sont d’une beauté au contraire très classique, et permettre de maintenir un ancrage historique ; la chorégraphie de Carolyn Choa (épouse de Minghella et à qui l’on doit cette reprise) vient animer les scènes de foule (la malédiction du bonze) ou les passages orchestraux (au début du dernier acte, l’opéra est résumé dans une scène entre un danseur et une marionnette). Je serais plus réservé quant aux marionnettistes. Les manipulateurs, quoique habillés de noir, travaillent à vue. Sans doute peu perceptibles du public, ils sont en revanche parfaitement visibles à la vidéo compte tenu des gros plans et des éclairages supplémentaires réclamés pour la captation. Ce n’est pas gênant pour une grande partie de leurs interventions et certains effets sont tout simplement à couper le souffle : le ballet des lampions lors duo du premier acte créée un effet stéréoscopique irréel absolument magnifique ; le vol des oiseaux annonçant le retour de Pinkerton est remarquable. Mais l’utilisation d’une poupée pour l’enfant de Butterfly pose les limites d’une telle démarche. Et pourtant, cette poupée magnifiquement animée, plus expressive que bien des interprètes humains et on ne peut qu’admirer le travail de ces artistes (d’autant que le gros plan permet hélas de les voir très nettement leur concentration qui se traduit par une bouche perpétuellement ouverte pour l’un d’entre eux). Seulement voilà : “admirer le travail”, ce n’est déjà plus être dans l’œuvre et la poupée vient créer un effet de distance d’autant plus incompréhensible et pénible qu’il est en contradiction avec le réalisme expressif de la marionnette
Si les yeux sont à la fête, on ne peut pas en dire autant des oreilles. Patricia Racette est une honnête chanteuse qui pendant longtemps, a su faire oublier ses limites vocales par la sincérité de son engagement. Les années passant, la voix est devenue plus fragile, affectée d’un vibrato mal contrôlé où l'on a parfois du mal à reconnaitre la note écrite. Le jeu de couleurs est naturellement limité et le soprano ne les varie qu’en de rares occasions. Il en est de même de l’émission, où les piani sont l’exception. Au niveau du jeu, ce n’est guère mieux et on a du mal à croire à la pure jeune fille dans toutes ces minauderies filmées en gros plan. Les scènes s’enchainent donc avec un certain ennui jusqu’aux vingt dernières minutes où, puisant dans ses ultimes ressources, la chanteuse retourne la situation et parvient à nous émouvoir malgré un « Tu, tu piccolo Iddio » plombé par la mise en scène. Reste que nous sommes à des années-lumière des grandes titulaires du rôle comme Renata Scotto ou Maria Callas.
On pourrait tracer un portrait similaire de Marcello Giordani : un chanteur sympathique, égaré dans des emplois de lirico-spinto alors qu’il fut un excellent ténor lyrique (j’ai en mémoire un exceptionnel Des Grieux de Massenet). Les aigus sont toujours aussi spectaculaires, le grave toujours aussi fragile et la ligne de chant toujours un peu débraillée. Théâtralement, le personnage est intéressant : son Pinkerton n’est ni un salaud ni un repenti tardif, mais un « étranger » totalement extérieur et hermétique au monde qu’il a sous les yeux : Belasco revu par Camus, en quelque sorte.
La Suzuki de Maria Zifchak est un peu décevante, d’ailleurs pas toujours audible, comme dans le duo des fleurs, sauf lorsque l’aigu est sollicité. Dwayne Croft en revanche est (sans surprise) l’un des meilleurs Sharpless qui soit, bien chantant et plein d’humanité. Les rôles complémentaires seraient tous à citer : le Metropolitan dispose vraiment d’une excellente troupe de chanteurs-acteurs de premier ordre.
Est-ce un effet de la prise de son, très favorable aux voix ? La direction de Patrick Summers est d’une désolante platitude, le chef transformant la composition proprement “charnelle” de Puccini en une soupe insipide.
Anthony Minghella est mort subitement à Londres en 2008 lors d’une opération chirurgicale apparemment bénigne. Il avait 54 ans. Cet enregistrement est donc un témoignage essentiel d’une des facettes d’un artiste trop tôt disparu.
 
Placido Carrerotti

 

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