La quête de paternité

Par Benoit Jacques | lun 06 Septembre 2021 | Imprimer

L’autre soir, ARTE nous invitait à Salzbourg pour suivre en direct le Don Giovanni de Mozart. De Mozart ? Pourquoi du seul Wolfgang Amadeus Mozart ? Disons plutôt de Mozart et Da Ponte, car comment dissocier le compositeur du librettiste dans la paternité de ce chef-d’œuvre absolu ? On parle d’ailleurs couramment de la Trilogie Mozart/Da Ponte. Bon, évidemment Da Ponte n’a pas vraiment pondu son texte tout seul : après avoir été pompé chez Beaumarchais, il ne s’est pas gêné pour s’inspirer de Molière, dont le Dom Juan, ou le Festin de Pierre compte plus d’un siècle d’avance. Mais on ne va quand même pas parler du Don Giovanni de Mozart/Da Ponte/ Molière ? Notez au passage que s’il avait été question de La Clemenza di Tito, on ne parlerait que du compositeur, car qui a entendu parler de son librettiste Caterino Mazzolà ? 

La question de la paternité devient encore plus complexe car la mise en scène de ce Don Giovanni est signée Romeo Castellucci. Vous vous souvenez ? C’est lui qui dans sa version de la Flûte Enchantée (de Mozart/Schikaneder) avait placé à l’avant-scène trois jeunes mères occupées à tirer leur lait, avait ajouté au deuxième acte une dizaine de personnages – cinq aveugles et cinq grands brûlés –  et inséré des textes poétiques de Claudia Castellucci, évoquant le destin de ces personnes bien réelles. Certains ont crié au scandale, disant que ce n’était plus du Mozart ! D’autres, nettement moins nombreux, ont hurlé : « C’est Da Ponte qu’on assassine ! ». La liste des auteurs de l’œuvre s’allonge donc, et ce Don Giovanni comme cette Flûte deviennent aussi ceux de Castellucci, même si Mozart, Schikaneder et Da Ponte se retournent légèrement dans leur tombe. D’ailleurs les lyricomanes parlent du Don Giovanni de Castellucci ; oubliés Mozart et Da Ponte. 

Mais après tout, ces pièces sont maintenant tombées dans ce qu’on appelle le domaine public et ne peut-on dès lors en faire ce qu’on veut ? D’ailleurs certains ne s’en privent guère et on a vu récemment Carmen trucider Don José ou Tristan et Isolde sur la ligne 11 du métro parisien. Et puis surtout, toutes ces vieilles partitions n’existent que s’il se trouve aujourd’hui des interprètes pour leur redonner vie, le temps d’une représentation, après des années d’études et des semaines de répétitions. Et on attend d’eux qu’ils aient du talent, du respect pour l’œuvre en question mais aussi qu’ils y mettent leur âme, qu’ils se l’approprient pour mieux la restituer. Après tout, si le Festival de Salzbourg a engagé Romeo Castellucci, ce n’est pas pour qu’il éclaire tout le plateau en bleu et demande à ses interprètes de prendre deux minutes pour se déplacer de vingt centimètres. Comme on n’attend pas de Bob Wilson qu’il fasse tomber des cintres une grosse berline allemande, deux pianos et 36 ballons de basket. Et si Michael Spyres chante Ottavio (sublime !) on ne s’attend pas à l’entendre imiter Jonas Kaufmann.

L’interprète mérite bien sa place dans le code génétique du spectacle. Cela vaut pour la mise en scène, comme pour la musique. Et de ce côté-là, avec Teodor Currentzis dans la fosse, on est drôlement bien servi pour l’apport artistique. On aurait sans doute pu s’attendre au respect le plus strict de la partition originale, de la part de celui qu’on a comparé à Nikolaus Harnoncourt. Oh, pas de doute, MusicAeterna sonne très historiquement informé, avec des archets au taquet et des cors qui craquent joliment, mais il y a au deuxième acte un petit intermède musical, juste avant la scène XIII, qui sonne comme du Max Richter, plutôt que du Mozart. Et puis tout le monde connaît la sérénade « Deh, vieni alla finestra », avec son délicieux accompagnement de mandoline. Eh bien, Currentzis nous fait entendre deux mandolines plutôt qu’une ! Nous avons donc bel et bien affaire à une version Mozart/Da Ponte/Castellucci/Currentzis. On pourrait ainsi affirmer que le dernier qui repasse sur l’œuvre, qui y ajoute une couche d’interprétation et apporte son regard personnel, celui-là aussi peut revendiquer un brin de paternité.

Oui mais, du coup, il serait injuste de ne pas mentionner le réalisateur de la captation télévisée – d’ailleurs disponible jusqu’au 5 novembre sur ARTE-TV – car c’est lui qui décide de la scénographie visuelle, du découpage, du choix des angles et des valeurs de plans : il se nomme Henning Kasten, et il s’est montré très créatif lui aussi, tout en rendant compte du travail de Castellucci, Currentzis et de tous les artistes sur scène. Nous avons donc savouré sur ARTE le Don Giovanni de Mozart/Da Ponte/Castellucci/Currentzis/Kasten et nous avons même adoré ! Et pour les droits d’auteurs, gageons que les sociétés de droit d'auteur s’y retrouveront pour démêler le génome de ce dissoluto salzbourgeois.

 

 

 

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