Le combat des chefs

Par Laurent Bury | sam 11 Janvier 2020 | Imprimer

Si le mot chef vient du latin caput, c’est bien parce que, selon une conception ancestrale, la tête est censée commander à tous les organes et assurer le bon fonctionnement du corps. Quand il est « d’orchestre », le chef doit donc être obéi par tous les instrumentistes réunis en fosse. Et même par les solistes et le chœur présents sur le plateau. Sauf que l’autorité du chef est rarement absolue, et que les maisons d’opéra l’obligent à affronter d’autres entités plus redoutables encore. « Il faut lutter contre les hommes, il faut lutter contre les dieux », chantait Hélène la blonde, et il suffit de bavarder avec quelques chefs pour comprendre que leur vie est un dur combat. Ce qui va suivre s’appuie sur des conversations avec plusieurs artistes que, pour des raisons évidentes, nous ne nommerons pas.

Lutter contre les dieux de la scène, autrement dit les divas (et les divos), est encore une des réalités du métier de chef. Le premier jour des répétitions, le ténor qui tient le rôle principal déclare qu’il ne connaît pas la partition. Pourquoi ? demande le chef. « Maestro, il faut comprendre, ma femme est jeune… » et les galipettes exigées par madame n’ont pas laissé le temps à ce monsieur d’apprendre son rôle. Un peu plus tard, c’est la prima donna qui vient expliquer qu’elle souhaite couper plusieurs airs. Pourquoi ? demande le chef. « Maestro, dans la version de 1953, Madame X ne chante aucun de ces airs », et il faut alors laborieusement expliquer à la dame que, justement, il s’agit cette fois de monter l’œuvre dans son intégralité, sans ces coupures sanctionnées par une prétendue tradition.

Le chef doit parfois aussi affronter un directeur de théâtre qui ne s’intéresse guère à une production voulue par ses prédécesseurs et dont il a hérité. Le chef doit également se satisfaire d’une distribution pour laquelle il n’a absolument pas été consulté, et qui lui paraît en grande partie discutable malgré la présence de plusieurs noms « vendeurs » : pour contester les choix du directeur de casting, il faut vraiment qu’il y ait erreur de distribution manifeste, au point de pouvoir exiger un remplacement de dernière minute.

Mais les vrais dieux contre lesquels le chef doit lutter, ce sont évidemment les metteurs en scène. Là encore, le chef est rarement consulté lorsque l’on décide à qui sera confié le spectacle, et il n’a plus qu’à se résigner au traitement qui sera imposé à l’œuvre, quitte à fermer les yeux pour ne pas voir les phallus géants et autres godemichés dont la scène sera ornée pendant qu’il dirige en fosse. Et si ce n’était que cela ! Il arrive de plus en plus souvent que le pouvoir du metteur en scène s’étende jusqu’à influer sur l’aspect strictement musical de la représentation.

Quand tel air ou tel passage de la partition ne correspond pas au « concept », que croyez-vous qu’il advienne ? Si les chœurs sont de plus en plus relégués en coulisses ou en fosse, c’est rarement l’effet de la volonté du chef, mais bien plutôt le résultat d’un caprice du metteur en scène, embarrassé par ce groupe d’humains qu’il ne sait comment occuper (quand ce n’est pas tout simplement une décision du théâtre pour économiser sur les costumes). On présente La Dame de pique mais le metteur en scène n’a pas prévu de faire intervenir des enfants sur le plateau, donc on coupe tout le début du premier acte, quoiqu’en pense le chef. Dans Les Noces de Figaro, alors que le chef se réjouit d’avoir – une fois n’est pas coutume – l’interprète adéquate pour chanter l’air de Marceline, « Il capro e la capretta » est finalement coupé parce que le metteur en scène ne savait pas quoi en faire. Une récente production des Indes galantes a été amputée de toute la fin de l’acte des Sauvages, tout simplement parce que les airs écrits par Rameau ne s’accordaient pas avec les options de la production. Et le chef n’y peut rien, semble-t-il.

Evidemment, il pourrait claquer la porte et laisser au théâtre le soin de trouver à la dernière minute un autre chef plus docile. Le problème est plus délicat quand le chef dirige son propre orchestre, car en pliant bagage, il priverait momentanément d’emploi une cinquantaine de personnes. Il arrive qu’un chef soit débarqué lorsqu’on juge qu’il ne fait pas l’affaire, mais plus rares sont ceux qui quittent une production avant la première.

Enfin, que voulez-vous, quand le mot « chef » renvoie à kaputt plutôt qu’à caput, pas étonnant si tout ça capote…

 

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