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L’opéra sera-t-il l’une des principales victimes collatérales de la crise du coronavirus ?

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Edito
8 avril 2020
L’opéra sera-t-il l’une des principales victimes collatérales de la crise du coronavirus ?

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Nous n’avons pas encore pris la mesure de la crise économique qui suivra la crise sanitaire. Aucun économiste au monde n’est capable d’en écrire à l’avance le scénario. Ce que nous savons avec certitude, c’est que toute crise comporte ses gagnants et ses perdants, et que le monde de la culture fait à l’évidence partie des perdants.

Au sein même de ce monde de la culture si profondément atteint, il en est qui sont plus atteints que les autres. Ne nous voilons pas la face : le monde de l’opéra est de ceux qui payent le plus lourd tribut à la crise présente, et qui se relèvera le plus difficilement de celle qui reste à venir. Tous les observateurs en effet s’accordent pour dire que cette crise économique a ceci d’inédit qu’elle sera à la fois une crise de l’offre et de la demande. De l’offre parce que la production est à l’arrêt ; de la demande parce que les revenus des individus se sont effondrés.

L’opéra est emblématique de cette crise à double face. Crise de l’offre parce que les théâtres sont fermés, le resteront sans doute durablement et qu’il n’existe aucun moyen de substituer cette offre (l’offre en streaming gratuite fait plaisir aux amateurs mais ne fait pas rentrer un euro); crise de la demande parce que les spectateurs confrontés à des pertes de revenus ou désireux de parer au plus pressé ne se rueront pas forcément vers les théâtres lyriques une fois le déconfinement engagé. A cela s’ajoute qu’un théâtre lyrique fonctionne sur le principe de répétitions organisées très en amont. Autrement dit, entre la date possible de réouverture et la possibilité effective de proposer des spectacles, il s’écoulera un temps peu compressible de préparation qui ne fera qu’aggraver la situation.

Face à cela, qu’observe-t-on ? Des pouvoirs publics pleins de bonne volonté qui ont pris conscience de la catastrophe et tentent d’y répondre en aménageant tout ce qui est à leur portée, depuis le décompte des heures des intermittents jusqu’à un plan de renflouement. Mais avouons-le, ce que les pouvoirs publics peuvent faire en la matière est très limité, simplement parce que les fonds manquent. En France, la disproportion entre la capacité d’action publique en la matière et la réalité des besoins est glaçante. Ainsi, les montants mobilisés pour le secteur musical dans son ensemble ne couvrent même pas les pertes de l’Opéra de Paris ! On voit aussi se mobiliser des particuliers qui essaient de rassembler des fonds, des organisations professionnelles qui tentent une réponse coordonnée, des responsables qui veulent maintenir contre vents et marées des festivals programmés pour l’été – à ce stade, par exemple, les Chorégies d’Orange sont maintenues. Mais tout cela est d’une insigne fragilité et d’une efficacité douteuse.

Que va-t-il advenir ? Dans les théâtres, l’encadrement, les techniciens, les artistes du chœur, les musiciens de l’orchestre devront faire face à la tempête, se serrer la ceinture, s’organiser, et sans doute beaucoup souffriront. Heureusement, les salariés des théâtres ont des contrats de travail, des assurances, une protection sociale, un droit qui les protège et qui peut leur permettre de voir venir – pas beaucoup, certes, mais un peu, et parfois assez. Les statuts précaires, dans ce contexte, seront durement exposés.  Il faudra agir vite pour consolider des positions fragilisées. Les responsables publics nationaux ou locaux tenteront de maintenir les budgets, mais ce sera extrêmement difficile. Il faudra convaincre les mécènes eux-mêmes en crise de ne pas tout abandonner. Tout financement, public ou privé, sera conditionné par des efforts en contrepartie sur les budgets artistiques, sur la réduction des coûts. Il faudra faire plus ou pareil, avec beaucoup moins. Il faudra probablement revoir le prix des billets, réinventer une politique vers les publics. Il faudra être résilient et ingénieux mais surtout il faudra travailler ensemble car la crise des théâtres lyriques est une crise systémique, une crise qui embarque dans la même galère tous les théâtres de France et d’Europe, et peut-être même au-delà. Il faudra se coordonner, ce que le monde lyrique sait très mal faire. Il faudra travailler autrement, c’est certain, mais surtout travailler ensemble.

Une inconnue de taille demeure. Cette crise a rappelé que les principaux artisans de l’opéra, ce sont les chanteurs. Or, et nous le clamons depuis suffisamment de temps pour le clamer une fois de plus, ils constituent le maillon faible de la chaîne lyrique. Alors qu’ils sont essentiels, ils sont vulnérables. Alors qu’ils sont fragiles, ils ne sont pas protégés. Alors que leur carrière dépend de mille aléas, ils sont exposés à tous vents.  La crise dans laquelle nous sommes durablement installés va sacrifier en premier lieu, en ce qui concerne l’art lyrique, ceux qui en sont l’âme et la chair : les artistes lyriques.

Tout ce qui soutenait leur carrière s’effondre. Les voyages seront plus difficiles. Les cachets seront plus faibles. Les saisons seront réduites. Des productions déjà signées seront annulées. Des festivals n’auront plus lieu. Quand les puissants souffrent, les faibles meurent. Or l’économie musicale, et singulièrement celle de la musique classique, et au sein de celle-ci très particulièrement l’économie lyrique, est faite de petits ruisseaux. Dans la carrière d’un chanteur, quelle que soit sa renommée, les grandes productions alternent avec les concerts plus confidentiels, avec les récitals dans des salles moyennes, avec les engagements qui n’attirent pas la lumière mais tissent un parcours. C’est tout cela qui se lézarde et va rendre plus difficile encore la carrière lyrique. Soyons francs : cela fait des années que nous disons que les chanteurs et les chanteuses ont bien tort d’accepter d’être la chair à canon des opéras, cédant tout aux directeurs de théâtre, aux chefs d’orchestre et aux metteurs en scène. Colonne vertébrale de l’art lyrique, ils n’ont que trop longtemps accepté d’en être les soutiers. Les grèves d’avant-crise sanitaire à l’Opéra de Paris en ont été une parfaite illustration.

Lorsque les fermetures de théâtre sont advenues, les artistes lyriques ont été les premiers à tirer le signal d’alarme, à se rassembler pour faire front. Non pas seulement par intérêt bien compris, mais parce qu’ils savent mieux que quiconque la fragilité extrême de l’univers professionnel qui est le leur. Je crois intimement que cette solidarité nouvelle doit s’affirmer encore et qu’il est temps que les chanteurs lyriques reprennent la main sur un monde qui ne vivrait pas sans eux, et acquièrent leur juste part. Ils ont bien des combats devant eux : part de leur rémunération dans l’ensemble du budget artistique, conditions d’annulation des contrats, droit de retrait, reconstitution des troupes sur le modèle allemand… Mille pistes de réflexion sont possibles. Depuis des années, les chanteurs ont été, c’est le grand paradoxe, réduits au silence sur les conditions d’exercice de leur métier. Aujourd’hui, il leur faut s’organiser ou périr. Cette crise est l’occasion d’inventer leur futur. Et c’est à nous, public, amateurs, passionnés, de faire en sorte qu’ils y parviennent en soutenant et portant avec eux tout ce qui garantira leur survie et leur avenir.

 

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