Ma vie sans la musique

Par Sylvain Fort | lun 12 Juin 2017 | Imprimer

Parce qu’elle a été pendant des décennies notre compagne de chaque jour, on croit que la musique quoi qu’il arrive restera cette bonne amie fidèle, discrète, faisant son œuvre dans l’obscurité, à qui l’on aura toujours un peu de temps à consacrer ; un peu d’amour à donner.

Et puis viennent des circonstances qui, inexorablement, vous en éloignent. Ce n’est pas elle qui s’absente. C’est vous qui peu à peu la négligez. Le temps vient à manquer. Celui qu’on devait lui vouer aujourd’hui est reporté à demain, à après-demain. Les préoccupations l’emportent. Bientôt on réalise qu’on n’a pu lui accorder ne fût-ce que quelques minutes de la semaine, du mois, du trimestre.

C’est ainsi que, pendant huit mois, l’auteur de ces lignes a été sevré de musique. Plus de temps pour les disques, encore moins pour le concert ou l’opéra, et ne parlons pas de la pratique musicale. La part qui leur était réservée s’est d’abord réduite, puis évanouie. La besogne quotidienne l’a emporté.

Le rythme imposé par l’action n’a pas seulement éliminé la disponibilité, mais la disposition : l’écoute musicale est un accueil ; il faut pour s’y livrer faire silence autour de soi, mais aussi en soi ; ménager un espace vide, prêt à être comblé. Lorsque le fracas du monde, la hâte, la ferveur d’autres combats dévorent tout, il n’est plus d’accueil possible.

A cette absence de musique, on ne se fait pas vraiment. Une béance existe. Le labeur la voile. La frénésie des jours la compense à sa manière. D’autres exaltations opèrent. D’autres enthousiasmes se substituent. Ils ne sont pas moindres. Ils sont autres. Ils ont leur force et leur nécessité. Ils ont leur chaleur qui est d’engagement et de camaraderie.

Cette diète consentie ne fut qu’une longue parenthèse, un hivernage. La certitude qu’un jour le fil se renouerait y était inscrite. Le fil, de fait,  s’est renoué. Mais le cours n’en fut pas repris où on l’avait laissé.

Pourquoi a-t-il fallu que Le Messie de Haendel en soit le renouement ? Je ne sais. Ce n’est pas l’œuvre que j’aime le mieux ni celle que je connais le plus. Un matin que le temps soudain m’en était enfin accordé, pas même parce que religieusement j’en organisai le cérémoniel domestique, mais simplement parce que le bus se faisait attendre, qu’un peu de technologie moderne traînait dans mon sac à dos, que l’humeur s’y prêtait, les premières mesures ne tardèrent pas à résonner.

Ebranlement. La sensation est celle d’un muscle que l’inactivité rétracte et que l’effort soudain déploie. Ce n’est pas la phrase, ce n’est pas le mot, ni l’harmonie qui produisent alors ce choc physique. C’est le son, dans sa pure matérialité : rien dans les décibels que crachent les radios, dans l’ambiante médiocrité sonore, ne dispose au ruissellement somptueux de la musique de Haendel. Déshabituée de ce qui chante ainsi, de ce qui sonne de la sorte, l’oreille ne capte plus en une seule fois la matière qui s’offre à elle : elle s’arrête aux subtilités de l’intensité, revient sur ses pas pour s’éblouir de telle moirure, interroge cette phrase dont la dignité déplorante semble d’une femme qui retient ses larmes, s’égaye dans la griserie des timbres, puis vacille d’émerveillement quand retentit la voix du ténor que suit la masse du chœur. A soi-même l’oreille est devenue sa propre convive, étrangère dans la demeure, qui reconnaît tout mais ne connaît plus rien.  Mais qui, rendue à ce logis, respire.

Encore ne s’est-il agi que de retrouvailles de fortune. Les véritables devaient suivre dans une salle d’opéra. Entre ces deux moments, d’autres s’étaient produites. Il importe peu ici d’en faire la liste. Car à chaque fois, le même tremblement d’une première fois oubliée s’était produit. Mais dans la salle, lorsque sonnèrent les premières mesures de l’ouverture de Don Giovanni, c’est un autre degré encore qui fut franchi – parce qu’alors frappait dans sa force native la substance du son fabriqué à quelques mètres de soi. Le tressage infini de la rhétorique sonore ravivait avec une évidence inouïe ce qui s’était effacé de notre mémoire : la musique sait mieux.  Lorsque ni l’habitude ni la distance blasée ni la routine n’en affadissent l’appréhension, lorsque l’intelligence de l’auditeur ne va pas à la musique comme vers quelque camarade familière à qui il s’agit de faire avouer quelque chose, c’est elle qui à coup sûr vous trouve, là même où l’on ne savait point être.

Tant d’ébahissement primitif n’est pas si naïf, puisque persiste le souvenir de repères et de savoirs gommés par l’inemploi. Il comporte cependant une contrepartie assez fâcheuse pour un critique musical : lorsque toute musique semble ressortir du miracle, ceux qui la font apparaissent comme les bons samaritains abreuvant ceux qui ont soif. Il est hors de question de jeter au loin le pot qu’il vous tende, l’eau qu’il contient fût-elle de qualité douteuse. Tant de tolérance nuit au crédit du journalisme musical. Faut-il pour autant faire le vœu de retrouver rapidement cette distance sage et vaguement sceptique que donnent l’expérience et la nécessité statutaire de juger ? Rien n’est moins sûr. Laissons faire la musique.

Elle est plus intelligente que quiconque.

Elle est dispendieuse de trésors qu’il importe de ne point trop trier.

Elle offre des lumières qu’il faut affronter les yeux ouverts.

Let the miracle happen.

 

 

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