Monde d'avant, streaming d'après

Par Christophe Rizoud | mar 21 Juillet 2020 | Imprimer

Longtemps, streaming dans la langue de Purcell a signifié « ruisselant ». I’ve got a streaming cold, disent les Britanniques lorsqu’au cœur de l’hiver, le rhume atteignant son pic oblige à une consommation incessante de mouchoirs. C’était avant le (ou la ?) Covid-19 – sale nom pour un sale virus ; grippe espagnole sonnait plus chevaleresque, même si l’appellation serait jugée aujourd’hui discriminante pour Carmen, Don José et leurs compatriotes. Désormais, il n’y a plus de ruissellement qui tienne. Streaming pour le commun des mortels est associé à la diffusion en continu d’un flux vidéo (ou audio) : clip, film ou s’agissant d’art lyrique, opéra.

La pandémie en fermant les théâtres et en confinant la population a généralisé la consommation de spectacles à distance via Internet. Ce qui était exception pour l’amateur d’opéra est devenue la règle. Par solidarité, pour ne pas perdre aussi le contact avec leur public, les institutions lyriques ont proposé et proposent encore gratuitement sur leur site Web des listes longues comme le bras de représentations captées les saisons précédentes. New York toujours en pole position s’offre même le luxe de diffuser chaque soir un titre différent. Là où autrefois, il fallait réserver son billet plusieurs semaines à l’avance ou à défaut, payer une trentaine d’euros son ticket pour une séance live en HD dans le cinéma le plus proche de son domicile, il suffit aujourd’hui de s’installer sur son canapé devant son ordinateur sans débourser un centime. Le prix de la retransmission est inclus dans le forfait illimité délivré par son fournisseur d’accès internet. En transit entre sa résidence principale et secondaire ou bloqué dans un ascenseur ? Pas de panique. Le même programme peut être regardé sur son smartphone. Vivement la 5G !

Le déconfinement aurait pu mettre un terme à cette distribution bénévole d’opéras en ligne. Mais les contraintes sanitaires auxquelles sont soumis les théâtres laissent à penser que le streaming a de beaux jours devant lui. Le monde d’après n’est pas encore advenu. En attendant, il faut vivre dans un entre-deux dont on ignore la durée, qui pourrait même – horresco referens – se prolonger plus longtemps que prévu. D’où les questions qui, de sous-jacentes tant que la situation était présumée temporaire, s’imposent à présent.

Lorsque l’on sait le coût d’une représentation d’opéra – décors, costumes, techniciens, musiciens, artistes, etc. –, le streaming peut-il décemment rester gratuit ? Déjà, New York avec toujours un temps d’avance sur les autres institutions lyriques, propose pour 20$ la retransmission en direct de récitals avec certains des plus grands chanteurs du moment. Il y a fort à parier que l’initiative se généralisera. Et c’est tant mieux. Maintenir plus longtemps la diffusion gratuite de musique, n’est-ce pas donner l’illusion que la culture relève du service public, ce qui en poussant le raisonnement impliquerait de fonctionnariser une large majorité de la profession ? La profession, parlons-en. Fragilisée, contrainte au chômage sans bénéficier de la même protection sociale que d’autres, ne devrait-elle pas percevoir un intéressement à hauteur de sa participation à l’opéra diffusé en streaming ? On n’ose imaginer l’embrouillamini juridique et les calculs d’apothicaire si l’on voulait rétribuer équitablement tous les acteurs d’un spectacle retransmis en ligne. Mais cette éventualité ne devrait-elle pas être anticipée lors de la signature des contrats ? Et quid des éditeurs de DVD d’opéras dont la matière première est subitement mise à disposition de tous ? Imaginerait-on des livres – pour rester dans le domaine de la culture – en libre-service sur la Toile ? Si le contexte particulier du confinement a pu justifier la surenchère gratuite d’opéras en streaming, il est temps à présent d’encadrer la pratique pour ne pas affaiblir davantage un art déjà profondément affecté par la situation.

Bref, yaka faucon et à l’exemple de ce grand précurseur des gestes barrières que fut Ponce Pilate, lavons-nous-en les mains. Ce serait trop facile. Une petite entreprise comme forumopera.com n’a pas de pouvoir d’influence sur un sujet aux enjeux multiples – culturels, économiques, sociaux, internationaux… Pourtant, ici comme ailleurs chacun peut apporter sa pierre à l’édifice. En dépit de son succès et bien que la pratique perdure, il est temps pour nous de suspendre la publication de notre page sur les opéras proposés gratuitement en streaming, afin de contribuer à notre modeste échelle à une nécessaire prise de conscience. C’est ainsi que les petits ruisseaux – stream en anglais – feront peut-être de grandes rivières.

 

 

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