Oh ! Les choeurs !

Par Sylvain Fort | mar 01 Mai 2012 | Imprimer
 
Dans la plupart des spectacles d’opéra, vous verrez pendant quelques heures des gens très beaux chantant très bien et qu’à la fin on applaudira très fort : ce sont les solistes. Vous verrez aussi un monsieur ou une dame remuant ses petits bras dans un trou, comme un noyé dans un puits. Et à la fin, il faudra aussi lui dire merci. C’est le chef. Il y également des gens qu’on ne voit pas pendant le spectacle, mais qui, l’opéra terminé, se présenteront à vous pour recueillir vos vivats. Quelque discernement s’impose : parmi eux, il y aura sans doute le metteur en scène. Le huer.
Longtemps, j’ai vécu heureux dans cet univers peuplé de figures familières.
Un lendemain de spectacle, j’ai reçu un courrier. Un monsieur que je ne connaissais pas me reprochait de ne pas avoir parlé du « Chœur » dans mon compte rendu. Je lui répondis vertement qu’en tant que chroniqueur mondain, je n’étais pas là pour mentionner les figurants. Seuls comptaient la diva et ses gros moyens. Il m’informa par retour de courrier que le « Chœur » ne joue pas les figurants, mais chante, joue, intervient. Je lui conseillai de consulter un spécialiste des hallucinations auditives et visuelles, et de me laisser en paix avec ces histoires de « Chœur », chorales et chorus : je devais achever ma nécrologie de Peter Schreier. Ces considérations mirent temporairement fin aux récriminations de mon correspondant.
Un soir d’avril 20**, alors qu’un doux soleil nimbait de ses rais roses le clocher de Saint-Saturnin-des-Sept-Plaies, j’entendis du vacarme dans le vestibule de ma gentilhommière. Des individus cagoulés et armés m’enlevèrent violemment à l’affection des miens. Ligoté et bâillonné, je fus conduit dans une vaste salle, et mis en présence du « Chœur ». C’étaient des individus d’allure normale, alignés en rang d’oignons sur des chaises. Au signal de l’un d’entre eux, ils se mirent à vociférer des mélopées enivrantes, qui égarèrent mes sens. Je fus contraint pendant une semaine d’assister à des « répétitions », à des « essayages », à des « raccords », à des séances de « planning ». Je suppliais qu’on me laissât partir. L’Opéra ne pouvait être cela ; l’opéra, c’est une coupe de champagne servie sous un plafond doré entre deux pauses musicales.
Un matin, ils me libérèrent. Je me retrouvai seul sur le pavé détrempé, par une bruine pénétrante. Je n’étais plus le même homme. Longtemps on avait voulu me faire croire que l’opéra se résumait à une paire de seins volumineux surmontés d’un gosier sonore chantant en langues. Mes geôliers avaient instillé en moi une foi nouvelle, un zèle différent. A tous les admirateurs de divas, j’allais désignant du doigt les dizaines d’artistes du Chœur déambulant aux alentours de leur icône. J’évangélisai les incrédules. J’enseignai les ignares. Le Chœur ! Le Chœur ! Le Chœur ! Mes confrères journalistes, ironiques, m’accusaient de visions. Ils ne le voyaient pas, ce Chœur. N’en parlaient jamais. Etais-je donc le seul à me rendre compte de sa présence et de son rôle sournois ? On me moqua, on me vilipenda. On m’exclut.
Ma vie est un enfer. Je continue d’aller à l’Opéra. Mais souvent, presque toujours, à côté de mes figures favorites, je vois surgir la masse inquiétante du Chœur. Ses chants me remplissent d’un ravissement coupable, et je coule des regards vers mes voisins impassibles, n’osant leur désigner le manège se tramant sur scène. Ils ne voient rien. Tout à part moi, je goûte comme un fruit défendu l’art du Chœur. Maint spectateur semble ne s’être aperçu de rien. Demain, la presse n’en parlera pas. Je rentre chez moi, et je m’endors sourire aux lèvres.

 

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