Petit vademecum à l’usage du successeur d’Alexander Neef

Par Roselyne Bachelot-Narquin | sam 03 Août 2019 | Imprimer

Vous avez peut-être fait le rêve de devenir directeur de l’Opéra de Paris ? Il n’est pas trop tôt pour vous préparer car, il en est des directeurs d’établissements publics aussi bien que des ministres, sitôt nommés, la cour, la ville, la mer et les poissons supputent l’identité des successeurs possibles. N’attendez pas les échéances programmées car tout peut arriver, un décès, une démission ou l’appel de quelques sirènes. Si la nomination d’Alexander Neef fait maintenant l’objet d’une bienveillance certes méritée mais qui doit rester vigilante, le processus et les péripéties qui ont conduit à son élévation méritent que vous y réfléchissiez et que vous pratiquiez ce que les cadors de la technocrature appellent un « retex », un retour d’expérience, histoire de ne pas sombrer corps et biens dans un parcours où aucun coup tordu ne vous sera épargné.

Avoir un carnet d’adresses ou un protecteur ? Bof…

La révélation du nom de l’heureux élu s’est faite dans un paquet global de 17 nominations à la tête de grands établissements culturels lors d’un raout organisé le 24 juillet dernier rue de Valois en présence du président de la République, venu officiellement fêter les 60 ans la création du ministère de la Culture. Il n’y a qu’en France et dans les dictatures que le rôle de la puissance publique est aussi prééminent. Il serait totalement incongru de voir Angela Merkel annoncer l’identité du directeur du Staatsoper de Berlin, Boris Johnson de celui de Covent Garden ou Giuseppe Conte celui de la Scala. Comme il est hautement improbable que Donald Trump connaisse l’existence du Metropolitan Opera, on échappera de toute façon au pire. Bon, me direz-vous, je vais tout de suite m’y mettre, il me faudra bien plusieurs années pour comprendre et identifier les gens qui comptent.

Inutile de s’énerver au risque même d’être contreproductif. Vous pensez peut-être qu’avoir ses entrées rue de Valois peut être utile. Halte là, malheureux ! Le temps où André Malraux et Jack Lang s’incrustaient pendant dix ans sous les lambris dorés du Palais Royal est révolu. Les ministres en France ont souvent la durée de vie d’un autostoppeur sur la bande d’arrêt d’urgence d’une autoroute. Les comptes sont vite faits : nous usons notre septième ministre de la culture en 12 ans et rien ne dit qu’à la défaveur d’un remaniement, l’exigence d’un nouveau souffle n’emportera pas le sympathique Franck Riester. Si vous vous êtes affiché avec un titulaire du poste, vous porterez une pancarte d’allégeance qui vous collera comme une tunique de Nessus et le successeur n’aura de cesse de vous placardiser.

Vous me rétorquerez que celui qui décide, ce n’est pas le ministre qui compte « pour du beurre » mais bien le président de la République. Justement, ajouterez-vous, je lui ai exprimé publiquement mon soutien pendant sa campagne. Grosse catastrophe ! Dans les milieux culturels, être catalogué comme proche de l’Elysée vous rejette immédiatement dans le clan des valets du pouvoir dans un positionnement idéologique situé entre Attila et Gengis Khan. C’est ce qui a failli arriver à Dominique Boutonnat, nommé à la tête du Centre national du cinéma. Le pauvre avait soutenu Emmanuel Macron à la dernière présidentielle. L’annonce de sa possible nomination a suscité une tribune comminatoire des professionnels du secteur, le présentant comme vendu à des objectifs de rentabilité, péché mortel s’il en est. Faire des entrées, c’est d’un vulgaire… Heureusement pour lui, le président de la République a tenu bon au vu de ses éminentes qualités à remplir le poste, mais la compétence ne résiste pas souvent aux procès d’intention. Pensez donc à nettoyer vos comptes Instagram et Facebook du selfie sympa pris avec Brigitte Macron pendant vos vacances au Touquet : cela ne suffira pas mais c’est la précaution minimale. Pour le reste, les hommes vraiment influents sont souvent inconnus du grand public. Cultivez vos réseaux, mais il faudra semer large, inviter beaucoup pour des résultats incertains. 

Vérifier sa date de naissance ? Indispensable !

S’il est une règle stupide, c’est bien celle de la limite d’âge applicable aux nominations dans le secteur public, même si elle s’est accommodée d’un certain nombre de dérogations. Stéphane Lissner a tenté en vain de faire plier cette règle d’airain des 65 ans, Dominique Meyer est parti diriger la Scala pour les mêmes raisons. Si vous avez l’âge de Charles de Gaulle quand il fonda la V° république, celui de Victor Hugo quand il écrivit Quatre-vingt-treize ou de Giuseppe Verdi quand il composa Otello, fussiez-vous celui que, dans un espoir fou, l’Opera de Paris attend, oubliez vos rêves de gloire, passez votre chemin et préparez votre dossier pour obtenir une place en EHPAD. Pendant ce temps, le haut-commissaire Jean-Paul Delevoye, escorté de tous les spécialistes des projections actuarielles, nous explique à mots choisis que bien entendu, on ne touchera pas à l’âge du départ en retraite mais qu’on vous rabotera votre pension. Plus clairement dit, si vous n’envisagez pas sérieusement de travailler jusqu’à 70 ans au moins, c’est tout simplement que vous êtes un mauvais citoyen et une grosse feignasse.
Va comprendre, Charles …

Présenter un grand projet pour l’établissement ? Prudence…

Le temps où un émissaire soigneusement mandaté allait, les mains jointes et les yeux baissés, solliciter le grand mufti qui daignerait diriger l’Opéra de Paris est révolu. On imagine la tête de Rolf Liebermann ou de Hugues Gall s’ils avaient dû se plier à la procédure actuelle : appel à candidatures, auditions où l’impétrant présente un projet, établissement d’une « short list », avis du ministre, rendez-vous à l’Elysée et décision du président de la République. Aujourd’hui, le candidat au poste n’est pas évalué seulement sur ses états de services et ses capacités supposées à diriger la Grande Boutique mais sur la pertinence et l’originalité de ses intentions. Comme au patinage artistique, il vous faudra exécuter les figures imposées : assurer que vous défendrez le patrimoine lyrique français, que vous ferez la juste place à la création aux côtés du répertoire, que la danse sera votre priorité, que la démocratisation sera votre beau souci, sans oublier l’Académie, la troisième scène, etc, etc… Il y a toutefois deux pièges mortels à éviter. Le premier est de jouer les matamores en arguant que grâce à vous, on va voir ce qu’on va voir avec le mécénat. Le gouvernement n’attend que ce genre de rodomontade pour baisser le niveau des subventions et pire, vous passerez dans le milieu pour celui qui a décidé de vendre son âme aux marchands du temple et que dorénavant de riches milliardaires peroxydées vont décider de la programmation. Toujours se rappeler qu’en France, par définition, l’argent a une odeur et que celui des donateurs privés exhale la puanteur du bien mal acquis. Ensuite, si vous voulez éviter de commencer votre mandat par un mouvement de grève dont vous ne pourrez pas vous dépatouiller, faites silence sur la façon dont vous comptez résoudre les problèmes sociaux pourtant cruciaux qui minent la gestion de l’Opéra de Paris comme l’épineuse question des retraites par exemple. Jouez profil bas et multipliez les assurances d’un dialogue social « nourri et rénové ». Cela ne résoudra rien mais vous gagnerez quelques mois de tranquillité bien utiles et vous en aurez bien besoin.

Le Canard enchaîné et Mediapart ? Il faut anticiper

La révélation des émoluments de la présidente de la Commission du Débat public a donné lieu à des listes qui détaillaient les gros salaires de la république, avec en tête de gondole, celui du directeur de l’Opéra de Paris. S’y ajoute qu’à tous les niveaux, la vénérable institution n’est pas exempte de multiples turpitudes – relisez à ce sujet juste pour le plaisir l’éditorial de Camille De Rijck de décembre 2015 La loi de Murphy frappe l’Opéra de Paris. On peut s’étonner que tout cela n’ait pas suscité plus de polémiques hors du mundillo des amateurs. Au nom de la transparence, une telle bienveillance ne saurait durer. J’ai d’ailleurs senti le vent du boulet quand il y quelques mois, sur le parvis de Bastille, j’ai été interpellée par un « Gilet jaune » qui m’a lancé : les profiteurs comme vous ne paient pas leur place ! Coup de chance, j’avais dans mon sac la facture acquittée de mes billets… Préparez-vous donc à vous justifier sur tous les moments de votre existence publique et privée et sachez que ceux et celles en qui vous aurez mis votre confiance seront les premiers à aller cafter dans les gazettes en se parant du titre ronflant de « lanceurs d’alerte » et en bénéficiant de l’impunité au nom de la protection des sources.

Voilà, cher candidat, chère candidate, quelques observations qui vous aideront, je l’espère, à prendre votre décision et à préparer vos dossiers. Mais ne vous découragez pas : diriger l’Opéra de Paris, c’est vraiment le plus beau poste de la République !

 

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