Tu sais, Jonas, les vrais ténors ne dansent pas

Par Sylvain Fort | ven 05 Juin 2015 | Imprimer

Je vous le dis franchement : j’ai eu mal pour lui au concert de l’autre soir. Non, pas à cause de la frange bouclée que semble lui imposer une future prise de rôle et qui le fait ressembler à un joueur du Bayern des années 80. Ni à cause de la manifeste difficulté que lui impose, dans son répertoire de chansons berlinoises, le maniement du micro, fatalité technique qu’il accueille avec son bon sourire mais qui reste un embarras. Ni à  cause du répertoire lui-même, dix airs et chansons devenus quatorze avec les bis, et dont tout de même un certain nombre semble mal armé pour défier le temps, quoi qu’on en ait.

Non ce n’est pas ça qui m’a fait mal chez Jonas Kaufmann.

Ce n’est pas non plus le délire d’un public conquis d’avance : c’est toujours sympathique et rassurant, et Jonas traite  cela avec une bonne grâce charmante.  Non, ce qui m’a fait mal, c’est ce moment où un long tunnel musical traversant l’un des airs l’oblige à donner le change. Et le voici se trémoussant derrière son micro. Parterre ravi. Il est si séduisant. Oui certes. Le voici se trémoussant, donc, un peu comme on se trémoussait en boum dans les années 80 (époque où, au Bayern, on portait la frange). Coudes serrés près du corps, tête légèrement renversée, mais nuque raide, pieds réduits à une expression rudimentaire. Et là j’ai eu mal, parce que ces gestes maladroits esquissés par le ténor pour meubler un moment orchestral étaient empreints certes de simplicité, mais surtout de timidité. De gêne. D’embarras.

J’ai eu mal également au moment où il a fait semblant de diriger la Frühjahrsparade jouée par un orchestre prodigue en décibels zim-boum. Le ténor dirigeait cela avec beaucoup d’entrain (même si l’on se demanda à quel chef il avait emprunté cette façon de diriger avec les coudes), mais enfin, il n’offrait là qu’une pantomime, rythmée par de grands gestes sur les temps forts comme n’importe quel quidam dirigeant la Neuvième dans son salon.

Ce qui me peine là-dedans, c’est que Jonas Kaufmann ait pu croire qu’à ce moment de sa carrière, il lui fallait fendre l’armure. Qu’il lui fallait offrir de sa personnalité une facette nouvelle, faite de glamour et de sucre, de gentillesse et de charme. Et que ce n’est pas dans un vérisme sanglant ni dans le wagnérisme cuirassé qu’il la trouverait. Il a donc fallu qu’il s’embarque pour d’autres aventures, avec tout son talent et tout son chic, avec comme fin ultime de plaire. De plaire plus. De plaire mieux. De plaire à tous ceux que ses exploits opératiques n’avaient pas atteints. De là les coudes serrés genre Sophie Marceau et la pantomime genre Tex Avery.  De là les sourires et les clins d’œil. De là aussi chez lui une sorte de raideur et de rougeur. Hélas.

Jonas Kaufmann pourtant n’est pas n’importe quel chanteur. Il est celui qui aura offert aux héros wagnériens une puissance latine, mâle, que l’on avait perdue de vue – Parsifal, Lohengrin, Siegmund, sont redevenus avec lui des héros de chansons de geste avec leurs fautes, leur plaie, leur sang, leur violence, en lieu et place des bons gros garçons qu’on nous y donne trop souvent. Et que dire de ce Florestan éperdu ? Dans Verdi, il a imposé un chant barytonnant qui électrise parce que l’aigu soudain retentit comme une déchirure ou un choc. Dans Schubert il a fait entendre des méandres d’âme que de longtemps on n’avait pas entendus chez un ténor. 

Fallait-il alors que cette stature altière, ce regard sondant les affres, ce téméraire héraut de mondes engloutis devînt sous nos yeux un chanteur de salon ? Devions-nous vivre pour voir cet or et cet airain se transformer en ce plomb dont on fait les André Rieu ? Fallait-il que Jonas dont on voyait encore le front souillé de sang lorsque Parsifal invoque Amfortas soudain nous rappelle les gesticulations pathétiques des adolescents sous Roaccutane ? Devait-il absolument démolir devant nous le piédestal où sans hésiter nous l’avions installé ? Nous avions déjà tremblé de voir Alagna aller vers Mariano et les chansons siciliennes – mais lui du moins en avait en lui la lignée solaire et la générosité dispendieuse, et nous vîmes se manifester une veine profonde, non une mue douloureuse et inaboutie.

Comme nous aimerions vivre en un temps où les héros n’envient pas les vermisseaux ; où l’armure n’éprouve point le besoin de se fendre puisque aussi bien elle vaut mieux que tous les smokings à boutonnière ; où le brave ne danse pas ; où le gigolisme n’est pas la quintessence du marketing. Où l’on n’appelle pas Kaufmann « Jonas », mais tout simplement Maître.

 

 

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