Verdi par KO

Par Roselyne Bachelot-Narquin | jeu 11 Mai 2017 | Imprimer

Les communicants avaient prévenu les artistes qu’ils n’étaient plus les bienvenus dans les campagnes électorales. La France « d’en bas » grondait contre les élites friquées et protégées qui, des banquiers aux ministres, des patrons du CAC 40 aux directeurs d’opéra, s’engraissent sur la misère du peuple. Il convenait donc que les cultureux fassent profil bas dans cette élection présidentielle et  reconnaissons que le message avait été reçu fort et clair : les programmes avaient réduit le volet culture à quelques banalités consensuelles sur la protection du patrimoine et l’enseignement artistique dans les écoles. Quant aux interprètes, créateurs et autres directeurs de théâtre, leur présence ayant été jugée définitivement indésirable dans les comités de soutien des divers candidats, ils étaient invités à consacrer leur temps libre à tailler leurs rosiers. Néanmoins, certains ne s’étaient pas résignés et début avril un appel était paru dans Libération où l’on retrouvait des noms bien connus de la lyricosphère, d’Olivier Mantei à Laurence Equilbey ou de Stéphane Braunschweig à Olivier Py. La chose n’avait pas fait grand bruit et n’avait suscité aucun commentaire chez les onze concurrents.

L’accession de la candidate du Front national au second tour de l’élection présidentielle a eu au moins le mérite de ramener  à la raison ceux qui s’étaient égarés. Oui, la culture ne se nourrit que d’échanges et de dépassement des assignations identitaires. Oui, le Front national malmène la liberté d’expression, de création et d’innovation. Oui, le Front national représente un danger pour l’avenir de notre pays dont le rayonnement culturel est un atout primordial de développement.

Avant le second tour, l’estocade fut donc portée avec force – et il convient de lui rendre hommage – par Stéphane Lissner, directeur de l’Opéra national de Paris dans une tribune donnée au journal Le Monde et qui concluait sans ambages : « seules les défaites du FN seront belles ». Cette proclamation roborative ne fut pas du goût de certains qui y virent  l’immixtion illégitime dans le débat électoral d’un dirigeant d’un établissement public. Il est quand même incroyable de voir  contester un principe démocratique irréfragable de contestation et d’alerte aux acteurs de la vie artistique, droit qu’on ne dispute, fort heureusement, ni aux ouvriers qui défendent leur emploi ni aux infirmières qui luttent pour améliorer leurs conditions de travail. L’issue fut donc celle que souhaitait le monde de la culture en général et de l’art lyrique en particulier et l’hypothèque Marine Le  Pen fut levée, du moins pour cette fois.

Au delà de l’opposition politique, tout au long de cette confrontation du second tour, je ne pus m’empêcher de chercher les correspondances lyriques qui décrivaient les deux protagonistes de cette joute inédite. Marine Le Pen, la fille du dieu borgne, était cette Walkyrie qui ne peut échapper au cercle de feu que son père a voulu ériger autour d’elle. Elle a tenté d’y échapper, de se respactibiliser, de se dédiaboliser et puis, comme si elle ne pouvait échapper à cette malédiction ontologique, lors du débat où elle fut humiliée, elle est retombée dans les  travers de la violence et de la vulgarité qui sont son héritage. Quant à Emmanuel Macron, il faisait irrésistiblement penser à Don Carlo par son goût de la liberté, sa volonté d’échapper aux convenances, son apparente fragilité et le couple hors norme qu’il constitue avec une femme qui pourrait être sa mère. Il a dû surtout affronter l’établissement politique mais ni son père putatif, François Hollande, ni les inquisiteurs médiatiques n’ont  eu sa peau. Par candidats interposés, Giuseppe Verdi, l’humaniste européen, a donc gagné par KO le combat contre Richard Wagner le nationaliste raciste et xénophobe !

Comme un dernier pied de nez aux racornis, Emmanuel Macron a célébré sa victoire aux accents de cet Hymne à la Joie de la IXe de Beethoven. A la réouverture du Festival de Bayreuth le 29 juillet 1951, comme un acte de contrition, Wilhelm Furtwängler avait dirigé cette dernière symphonie du grand Ludwig.  Certes la version arrangée par Karajan pour en faire l’hymne européen massacre le tempo et la richesse orchestrale et omet les paroles pour respecter le multilinguisme. Mais ce rythme qui bat comme un cœur est tellement évocateur que les vers de Schiller sonnaient  comme une injonction : Alle Menschen werden Brüder, Tous les hommes seront des frères. Demain, certains d’entre nous combattront les orientations politiques du nouveau président de la république et il n’y a rien de plus légitime. Mais beaucoup de ceux-là se souviendront aussi de ce moment de grâce où la musique nous a rappelé qu’il est des principes qui transcendent les affrontements.

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