Cot cot codet !

Falstaff - Monte-Carlo

Par Maurice Salles | jeu 31 Janvier 2019 | Imprimer

Il est des spectacles qui résistent bien au passage du temps : repris neuf ans après sa création sur les mêmes planches ce Falstaff  de Verdi dans la mise en scène conçue en 2010 par Jean-Louis Grinda n’a pas pris une ride. Sa décision de tirer l’œuvre vers la fable et la fantaisie animalière a donné le jour à une production intemporelle. Elisabeth Bouillon l’a fort bien décrite alors, comme nous avions pu le constater en 2015 à Marseille. A la revoir, nous prenons le même plaisir à savourer la joliesse raffinée et la cocasserie des costumes de Jorge Jara Guarda, l’efficacité de la conception ingénieuse des décors par Rudy Sabounghi et le juste réglage des lumières par Laurent Castaing, qui se fait virtuose pour les ombres chinoises. Et nous éprouvons les mêmes impressions mêlées : la transposition dans un cadre animal et fabuleux aide-t-elle vraiment à mieux réfléchir sur la condition humaine, comme le pense Jean-Louis Grinda ? Quand le spectacle en met plein la vue, pour parler simplement, le plaisir éprouvé incite-t-il à aller au-delà ? En fait, les moments forts, pour n’en citer que deux, sont ceux où l’apparat du plumage se fait oublier, quand le désarroi saisit Ford ou quand sa mésaventure semble contraindre Falstaff à cesser de faire l’autruche, et ce doit être fort difficile pour lui !

Mais comme on ne saurait résister à la séduction visuelle du dispositif on s’abandonne aux experts à qui l’œuvre a été confiée car pour la plupart ils l’ont déjà interprétée plusieurs fois. Ainsi Carl Ghazarossian était Caïus à Marseille, comme Patrick Bolleire était Pistola et Rodolfo Briand Bardolfo. Ils n’ont pas de peine à jouer l’un de ses béquilles terminées par des sabots, les autres de leurs longues queues de matous. Ils retrouvent le Ford de Jean-François Lapointe, qui semble avoir mûri le personnage, auquel il donne une densité saisissante lorsque resté seul tandis que Falstaff se fait beau le jaloux libère son angoisse, tant par le jeu facial que par l’ampleur vocale. Ils retrouvent aussi le Fenton d’Enea Scala, avec le relief  que lui donne l’aplomb de sa voix ferme qui sait s’adoucir pour l’hymne à la lune. Et tous retrouvent Nicola Alaimo, dont le Falstaff né à Berne en 2006 a triomphé de Milan à New York. Manifestement en bonne forme vocale, il semble se jouer des pièges de l’écriture, et cette impression de facilité  ne contribue pas peu à augmenter notre plaisir. Nous ferons cependant une petite réserve : était-ce la satisfaction d’avoir mené à bonne fin la série des représentations, la bonne humeur légitime au terme d’une soirée réussie, nous aurions préféré un Falstaff moins jubilant pendant la fugue finale, car le personnage accède à sa lucidité finale au prix de défaites successives. Mais c’est probablement l’optique de la fable choisie par Jean-Louis Grinda, peut-être plus marquée qu’elle ne l’était à Marseille.


© Alain Hanel

De nouvelles venues, en revanche, dans la distribution féminine, à l’exception d’Annunziata Vestri, qui reprend le rôle de Meg sans s’autoriser la moindre facilité. L’autre mezzosoprano, Anna Maria Chiuri, est une Quickly de bon aloi, sans les dévergondages vocaux ou scéniques auxquels la partie est parfois exposée. L’Alice de Rachele Stanisci déçoit un peu par le faible volume de sa voix, au moins dans la première partie ; on aimerait plus de rondeur, de sensualité, parce qu’on prête au personnage du sexappeal. Menue et gracieuse, elle semble plus la sœur que la mère de Nanetta. C’est Vannina Santoni, qui, après les lauriers d’une Traviata bien accueillie, prête sa voix souple à la jeune fille et fait de la chanson de la reine des fées un moment de lyrisme proprement ravissant.

Maître des cérémonies avec Stefano Visconti, le chef des choeurs monégasques, le chef d’orchestre Maurizio Benini, un partenaire fréquent de l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo. Cette familiarité a-t-elle joué son rôle ? Dans l’écrin de l’opéra Garnier, la partition est présentée comme un continuel enchaînement de délices, entre autocitations parodiques, réminiscences volontaires, hardiesses préméditées, dans ces formes brèves qui tournent court pour réapparaître à l’improviste et déconcerter, dans ces effusions au développement condamné, tout un programme où la règle est la frustration et le plaisir la récompense de qui joue le jeu. Sans doute quelques exaltations portent le son global dangereusement près de la saturation mais ce sont des moments fugaces. On a l’illusion, dans le bonheur que donne cette musique, d’entendre le rire moqueur de Verdi.

 

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