Les lauriers de César

Giulio Cesare - Paris (TCE)

Par Claire-Marie Caussin | mar 24 Septembre 2019 | Imprimer

Aller écouter Giulio Cesare en version de concert revient à placer tous ses espoirs dans la distribution, fébriles à l’idée que cet opéra à numéros – parmi les plus brillants musicalement et dramatiquement de Haendel – ne se transforme en catalogue fastidieux d’airs et de récitatifs au déroulement implacable.

Fort heureusement pour les spectateurs du Théâtre des Champs-Elysées, Christophe Rousset réunissait autour de lui une équipe mêlant chanteurs confirmés et nouvelles têtes de la scène lyrique, tous plus convaincants les uns que les autres dans leurs rôles respectifs.

D’emblée, le contre-ténor Christopher Lowrey éblouit en Jules César par son timbre clair, sa projection remarquable, l’aisance avec laquelle il s’empare d’un rôle long, exigeant d’un point de vue expressif et d’une virtuosité redoutable. Aucune vocalise ne lui résiste : ni la vélocité d’un « Empio, dirò tu sei » au tempo particulièrement rapide, ni l’ardeur de l’« Al lampo dell’armi ». Mais on retiendra tout particulièrement son « Va tacito e nascosto » du premier acte où le personnage, jusqu’alors presque juvénile, gagne en épaisseur en se gonflant de cynisme. Accompagné d’un superbe solo de cor ainsi que d’un orchestre dense et profond, Christopher Lowrey s’affirme comme un interprète avec lequel il faut compter, et l’on s’en réjouit.

Face à lui, Cléopâtre prend une nouvelle fois les traits de Karina Gauvin, habituée du rôle au disque comme à la scène. L’occasion d’entendre à nouveau ce timbre sensuel et moelleux qui fait merveille dans les passages lents – quels piano dans le « Piangerò » ! – et se pare d’une précision redoutable dans les vocalises. Une chanteuse également qui traverse les différentes émotions de son personnage, de la légèreté des premiers airs au poids tragique du troisième acte, avec toujours la même intensité, et avec une voix qui ne fléchit jamais.

L’intensité étant sans aucun doute le maître-mot du personnage de Cornelia, veuve éplorée de Pompée, Eve-Maud Hubeaux apparaît comme une interprète de choix avec des talents de tragédienne qui font merveille dans les récitatifs. Son timbre extrêmement sombre dit toute la maturité du personnage et sa douleur, même si l’on regrette que les consonnes manquent d’impact et mettent ainsi à mal la compréhension du texte.

Elle n’en demeure pas moins un excellent contrepoint au Sesto d’Ann Hallenberg, confondante de rondeur et d’homogénéité sur l’ensemble de la tessiture, y compris dans les vocalises. Sûre, projetée, la voix incarne parfaitement la jeunesse du héros. Le duo avec Cornelia « Son nata a lagrimar » constitue l’un des sommets de la soirée, accompagné d’un orchestre à son meilleur en termes de phrasé et de dynamiques.

Le contre-ténor polonais Kacper Szelążek campe avec brio un Tolomeo désinvolte et non dénué d’humour, s’en emparant de sa voix dense et incarnée et impressionnant par la qualité de ses vocalises. L’Achilla d’Ashley Riches quant à lui est tout de profondeur et d’autorité dans le timbre, idéal dans le rôle du traître.

Mais si la soirée paraît si réussie, c’est bien parce que toutes ces qualités individuelles sont tenues ensemble par un chef d’exception. A la tête des Talens Lyriques, Christophe Rousset dirige les récitatifs d’une main de maître sans jamais laisser l’action s’appesantir. A l’inverse, il déploie dans les airs des trésors de phrasé, de conduite de phrase, de détails expressifs, de nuances, d’ornements pour les da capo.

L’orchestre, sous sa conduite, a pu manifester sa virtuosité aussi bien que son homogénéité, soutenu par un continuo solide. De quoi rendre vivant chaque numéro de la partition et redonner à la version de concert un peu du drame que l’absence de mise en scène aurait pu lui faire perdre. Une belle occasion également, dans « Cara speme » et « Belle dee », d’entendre Christophe Rousset au clavecin.

Voilà un Giulio Cesare qui mérite tous les lauriers !

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.