Au revoir, Roselyne !

Götterdämmerung - Bayreuth

Par Maurice Salles | ven 15 Août 2014 | Imprimer

Chère Roselyne, C’est dans une euphorie étrange que je viens ici prendre congé de vous, puisqu’avec ce Götterdämmerung s’achève cette semaine à Bayreuth. Etrange parce qu’au bonheur immense que vous avez connu et que nous ont fait vivre Kirill Petrenko, les chanteurs et les musiciens de l’orchestre du festival, se mêle jusqu’au bout la réticence envers une proposition scénique dont le dernier volet confirme superbement la cohérence, mais que la plénitude musicale et, par moments, vocale, nous amène, tous comptes faits, à considérer avec plus d’indulgence. Au fond, ce n’était pas si important… Je doute évidemment qu’une telle conclusion soit du goût de M. Castorf, lui qui mène si sérieusement à leur terme ses options initiales. Mais reconnaîtrait-il l’aide que lui apporte ici  le livret dont il a si soigneusement et si librement interprété les données jusque là ?

En faisant disparaître les Dieux de la scène, en ne leur donnant aucune intervention directe sur les événements même si ce qui survient était écrit et découle de leurs actes passés, Wagner s’est donné les mains libres pour composer ce dénouement dont la théâtralité rejoint au fond des modèles auxquels on l’oppose  puisqu’on y voit des péripéties passionnelles dignes de  Norma ou Médée. Ces rapprochements, les décors d’Aleksandar Denic les favorisent, passée la surprise évidemment de découvrir le palais de Gunther ou plutôt sa cour lépreuse, où un épicier turc vend des kebabs et des SDF (les Nornes) célèbrent nuitamment des rites vaudous (?). Même la façade majestueuse du temple de la richesse (la Bourse de New York) ne parviendra pas à détourner de l’efficacité dramatique des passerelles qui permettent aux partisans de Hagen de se rassembler ni  de l’utilisation « classique » du grand escalier pour la symbolique des paliers créés par les haltes, celle de l’arrêt avant la chute, celle de la dégringolade, celle de la fascination du vide inéluctable.

Certes le projet de Frank Castorf est toujours d’embourgeoiser les héros et ainsi de les rapetisser. Un graffiti « fuck nazis » révèle peut-être le pourquoi de ce refus de l’éloquence susceptible de se boursoufler et des défilés spectaculaires, la crainte que leur séduction n’entraîne des réactions d’adhésion semblables à celles qui répondent au discours de Hagen et en évoquent d’autres tristement connues. Quoi qu’il en soit l’option de désacraliser est imperturbable et le poupon surgi au milieu du couple Siegfried-Brünnhilde explique sans doute le ras-le-bol visible qu’il éprouve tout en semblant délirer d’amour. Seul mystère, pourquoi la voiture électrique que lui offre Hagen  met-elle Gutrune dans tous ses états ? Elle semble avoir un potentiel érotique qui nous échappe ! Pour le reste, la fin du Walhalla est laissée à l’imagination du spectateur, invité à se satisfaire du brasero improvisé dans un vieux bidon auprès duquel sanglote Hagen, définitivement perdant. Dans cette scène comme durant tout le spectacle Rainer Casper a magistralement éclairé les situations et son art d’éclairagiste n’a pas peu contribué à la séduction des images. Les costumes d’Adriana Braga Peretzki y sont aussi pour beaucoup, grâce au choix des couleurs et des tissus, parmi lesquels de nombreux lamés qui renvoient la lumière ou des imprimés légèrement datés, peut-être estampillés RDA, même s’ils ont leur part de mystère, ceux des Nornes par exemple, ou la tunique dorée de Brünnhilde. Peut-être moins spectaculaires cette fois les séquences vidéos d’Andreas Deinert et Jens Crull révèlent toujours les sentiments, réels ou feints, et dût-on se répéter, hommage soit rendu à tous, en particulier aux solistes, qui jouent le jeu avec un engagement si constant et créent l’illusion de la sincérité.

Le trio reconstitué des filles du Rhin a conservé ses qualités, mais l’une d’elles, Okka von der Damerau, est aussi la première Norne, et sa voix profonde rend sensible le poids du passé. La deuxième Norne, Claudia Mahnke, est mystérieusement – pour nous – contestée pour sa Waltraute à nos oreilles sans reproche, assez investie dans le rôle pour en communiquer l’ardeur inquiète et assez en voix pour l’en faire vibrer justement. Dans le rôle ingrat de Gutrune, godiche laissée pour compte mais inflammable comme de l’amadou, Allison Oakes, vocalement irréprochable, compose un personnage qui frôle parfois l’excès, mais assurément elle obéit au metteur en scène, et sa douleur finale est une réussite car elle a les accents de la sincérité mais pourrait être aussi un jeu, puisque Gutrune est ici narcissique comme Dorabella. Oleg Bryjak, en apparition, est saisissant d’expressivité comme de coutume, mais la voix a moins d’éclat que les jours précédents : effet réaliste pour une ombre ? ou fatigue des jours précédents ? Le Gunther d’Alejandro Marco-Buhrmester, en revanche, impressionne aussi bien théâtralement que vocalement ; naguère Amfortas de Pierre Boulez, il en conserve une noblesse peut-être excessive pour son personnage peu respectable, mais aussi une musicalité constante qui lui vaut un grand succès. Succès aussi, encore plus bruyant mais entaché de bruyantes contestations pour Lance Ryan, dont le Siegfried infiniment nuancé ne nous semblait pas mériter cette avanie, bien au contraire. Le ténor soutient brillamment sa partie théâtrale, sans aucune faiblesse la partie héroïque du rôle et ose, lorsque Hagen l’incite à évoquer son passé, des demi-teintes et des mezze-voci parfaitement en situation avec son ivresse supposée ou l’état second provoqué par les drogues. Heureusement débarrassé des nasillements qui vous avaient déplu, il donne une interprétation vocale et théâtrale de très haut niveau. Même satisfaction pour la Brünnhilde de Catherine Foster, ici sous son meilleur jour et qui échappe à toute contestation. Les limites de la voix n’ont pas disparu, mais les éclats sonores n’expriment pas ici la puissance vitale supérieure liée à sa filiation, ils sont les bouffées émotives d’une femme amoureuse passionnée et bafouée. Sans l’enjeu du surhumain, la voix de Catherine Foster prend toute sa légitimité expressive et convaincante, et son lyrisme en devient touchant et communicatif. Aucune ombre non plus sur la déferlante d’ovations pour Attila Jun, dont la voix de bronze ferme s’allie à un tempérament théâtral indéniable pour incarner un Hagen auquel rien ne manque, de la cautèle insinuante à l’autorité abrupte, et dont le monologue profession de foi est si plein d’intensité qu’il donne le frisson !

Tous ces interprètes recueillent donc, dans l’exaltation de la fin du cycle, le tribut sonore de l’approbation des spectateurs. Elle est retentissante pour le chœur et son chef, Eberhard Friedrich, elle est assourdissante pour les musiciens passés de l’invisibilité de la fosse aux lumières de la scène dans leurs tenues d’été, seules compatibles avec la chaleur du dessous. Au milieu d’eux, ni devant ni à côté, un petit  homme jeune. Vous l’avez défini modeste : je ne saurais mieux dire. Un instant avant, seul devant le rideau, il a reçu des ovations de celles dont on dit qu’elles font trembler les murs. Il les a acceptées avec tranquillité et maintenant, parmi les siens, il reçoit calmement ces vagues d’amour qui répondent au sien pour la musique de Wagner. Quelle splendeur musicale, ce Götterdämmerung ! Et comme vous avez raison, chère Roselyne, d’inciter ceux qui ne connaissent pas Kirill Petrenko à se précipiter à Bayreuth pendant qu’il y est encore ! L’alliance de ses tempi, ni lents ni rapides, juste « organiques », fait que sa direction est d’une souplesse sans mollesse, d’une vie ardente sans frénésie ; les œuvres prennent avec elle une respiration comme naturelle, et cette impression d’aisance et de liberté est dans l’acoustique si spéciale du Festspielhaus une source renouvelée d’enivrement. Heureux d’avoir partagé cela avec vous !

 

 

 

 

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