Crépuscule ou aurore ?

Götterdämmerung - Paris (Philharmonie)

Par Alexandre Jamar | dim 23 Septembre 2018 | Imprimer

« Un beau coucher de soleil que l’on a pris pour une aurore. » La pique du jeune Debussy à l’encontre d’un Wagner qui l’influence autant qu’il le révulse est restée célèbre. Qu’à cela ne tienne, elle peut également servir d’accroche pour le compte rendu de cette dernière soirée consacrée à la Tétralogie menée par Gergiev à la Philharmonie de Paris. Si notre consœur Claire-Marie Caussin ne cachait pas son enthousiasme pour le Siegfried de la veille, la critique parisienne s’était montrée plus sévère à lors des deux premiers volets lors de la saison passée. En cause aurait été un plateau pas toujours à la hauteur de l’orchestre. Cette dernière soirée nous apporte-t-elle une réponse définitive ?

Constatons d’abord que, des quatre volets de cet opéra-monde qu’est le Ring, le Crépuscule des dieux se prête probablement le moins à la version de concert. Outre une durée étirée au possible, c’est une action souvent monumentale qui prime dans de nombreuses scènes. Le défi pour les interprètes de ce soir sera donc également d’habiter leur performance, afin de tenir le public en haleine pendant près de cinq heures de musique. 

Des trois Nornes, retenons avant tout le mezzo généreux de Ekaterina Sergeeva. Sa partenaire Zhanna Dombrovskaya ne démérite pas nécessairement, avec des aigus sonores, mais le timbre n’est plus ce qu’il devait être, à l’image de celui d’Irina Vasilieva, dont les attaques instables peinent à convaincre. C’est lorsque les Nornes se métamorphosent en Filles du Rhin que les choses se gâtent sérieusement. Les passages en trios accusent de flagrants défauts de justesse et les aigus passés en force sont un peu trop nombreux.
De même, nous restons assez peu convaincu par la Waltraute que campe Olga Savova. Outre un timbre assez peu attrayant, la chanteuse peine à se détacher de la partition, ne livrant qu’une interprétation assez distante de son récit.

A l’inverse, Roman Burdenko sait se servir d’un temps de présence sur scène relativement restreint pour incarner un Alberich perfide et sournois. Question interprétation, son fils Hagen se débrouille également à merveille. Habitant chaque phrase comme s’il s’agissait de la dernière (quitte parfois à en faire un peu trop), Mikhail Petrenko déverse toute sa hargne et son timbre d’ogre au dessus d’un orchestre bouillonnant. Un peu plus réservé, Evgeny Nikitin en Gunther éblouit moins que d’habitude, sans pour autant perdre le timbre brillant et saillant qui caractérise son baryton héroïque. 

Celle qui triomphait en Brünnhilde hier est Gutrune aujourd’hui. Elena Stikhina rayonne au troisième acte d’une sincérité désarmante dans l’interprétation. Tout dans le chant semble également impeccable, chaque mot étant enveloppé d’un timbre à la fois onctueux et lumineux. Le Siegfried de Mikhail Vekua fut annoncé souffrant en début de concert. Malgré quelques accrocs çà et là au premier acte, le ténor se démène assez bien pour tenir le rôle jusqu’au bout. Il n’y a que dans les dernières mesures du récit de la jeunesse de Siegfried que l’on sent la voix atteindre ses limites pour de bon. Côté musique, même si des efforts sont faits dans l’incarnation du personnage, la performance reste un brin trop rigide. Le même constat vaut pour Tatiana Pavlovskaya. Vocalement, la soprano nous prouve à maintes reprises qu’elle a tout pour être une Brünnhilde exceptionnelle : la couleur sombre de la tessiture aiguë sied particulièrement à l’épouse trahie de ce dernier volet, et il n’y a qu’un léger manque de graves à déplorer. Cependant, assez peu d’efforts sont fournis dans l’interprétation, se réduisant à une présence monolithique rarement efficace. Il n’y a que lors du dernier monologue que l’effet écrasant escompté se produit réellement, ouvrant la voie à un véritable incendie vocal et instrumental.

Le Chœur du Théâtre Mariinksy ponctue les deuxième et troisième actes d’interventions soignées et charpentées. Gageons simplement qu’un léger renfort du côté des dames aurait été bienvenu, celles-ci demeurant trop discrètes dans la masse sonore.

Chez Wagner, l’orchestre assure le liant entre les personnages, quitte à passer lui-même au premier plan à de nombreuses reprises. L’Orchestre du Théâtre Mariinsky dévoile une pâte sonore dense et tourmentée, telle qu’on l’imagine volontiers dans ce répertoire. Regrettons cependant une section de cordes finalement assez peu fournie, et une intonation parfois défaillante dans les vents au premier acte.

Ces quelques scories sont rapidement oubliées, tant Valery Gergiev s’investit dans le travail avec les instrumentistes. Le chef ossète sait se faire aussi bien accompagnateur raffiné que symphoniste fougueux. Lors des pages purement instrumentales surgissent des moments d’exception, à l’image d’un « Voyage de Siegfried sur le Rhin » noble et chaleureux ou d’une « Marche funèbre » à faire réveiller les morts. Dans la dernière scène, Gergiev enflamme la Philharmonie d’une apothéose orchestrale que les flots du Rhin apaisent peu à peu, laissant le public en suspens pendant de longues secondes. L’aurore orchestrale, elle, a bien eu lieu.

 

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