Carnage en Crète

Idomeneo - Lyon

Par Fabrice Malkani | ven 23 Janvier 2015 | Imprimer

Alors que pour nombre d’interprètes d’Idomeneo, le conflit entre père et fils avait été volontairement estompé par Mozart au profit d’une Voix énonçant la nouvelle loi,  afin de favoriser l’expression de la tendresse paternelle et de l’amour filial – la violence étant placée tout entière du côté d’Elettra –, l’Opéra de Lyon (après celui de Londres) propose une version passablement différente. La noirceur y prévaut du début à la fin : le personnage d’Idoménée, loin d’être  le souverain sensible et magnanime pris au piège d’un serment fait à Neptune, apparaît comme un sinistre tyran et un manipulateur cynique jetant son dévolu sur Ilia (lointaine réminiscence, sans doute, de la version de Crébillon père dans laquelle Idoménée et Idamante sont amoureux de la même femme). Cette relecture s’accompagne d’une violence généralisée qui ne ménage que quelques rares plages au lyrisme de l’œuvre. Dans sa mise en scène, Martin Kušej veut rendre visible la brutalité avec laquelle on traite les prisonniers, jetés presque nus au sol par des miliciens armés de mitraillettes pendant l’ouverture, puis menottés, avant d’être délivrés par Idamante. Ce sont sans doute les images les plus fortes, celle du monstre marin ressortissant davantage au Grand-Guignol avec un requin sanguinaire porté par le peuple, évoquant les Dents de la mer. Les décors d’Annette Murschetz exploitent au début quelques bonnes idées, telles ces portes qui  s’ouvrent et se ferment comme autant d’issues, de choix offerts par le destin, ou la tournette qui permet de figurer un labyrinthe nous rappelant qu’Idoménée est petit-fils de Minos. Mais l’entassement de vêtements et tissus imprégnés de sang après le carnage semble autant manquer d’inspiration que la direction d’acteurs, quasiment inexistante.

L’ouverture, exécutée avec une vigueur et une richesse de timbres prometteuse sous la direction de Gérard Korsten, fait regretter ensuite que l’orchestre reste en retrait pendant les récitatifs accompagnés : on aimerait l’entendre davantage, qu’il soit plus sonore, plus nuancé et plus contrasté, puisqu’aussi bien Mozart lui donne une importance essentielle. L’interprétation est honorable mais peine à restituer l’élégance de l’écriture et la subtilité de l’expression des sentiments.

Dans ce contexte, les voix n’en sont que plus remarquables : Ilia, tout d’abord, qu’interprète avec beaucoup de finesse et avec une passion communicative la soprano russe Elena Galitskaya, idéale de timbre et de clarté sonore, affirmant d’emblée une présence scénique et vocale rayonnante, puis exprimant une grande poésie dans les airs comme dans les récitatifs accompagnés. Kate Aldrich compose avec talent un Idamante appliqué et fougueux, empressé, soucieux de bien faire : si le jeu scénique, au service de cette vision du personnage, est à saluer, tout autant que le premier air « Non ho colpa », la voix gagnerait souvent à être plus stable, mieux projetée et parfois plus nuancée (par exemple au début du quatuor « Andrò ramingo  e solo »). En Elettra, Ingela Brimberg convainc, jusque dans la scène finale de folie, y compris dans le rôle – ici presque comique, seul moment qui semble échapper au contexte sinistre – qu’on lui fait jouer dans une tentative très insistante de séduction accompagnant l’air « Idol mio ».

Lothar Odinius prête à Idomeneo la prestance de sa haute stature et suit vaillamment les indications d’égoïsme et de volonté de pouvoir que lui attribue cette interprétation de l'œuvre. Le chant est parfaitement maîtrisé, la diction exemplaire, et l’on regrette que le ténor allemand soit empêché d’exprimer davantage de sensibilité, que les inflexions si émouvantes du dernier récitatif ne soient exprimées qu’à mi-voix, dans l’obscurité et le dénuement choisis ici par le metteur en scène, suivi par le chef d’orchestre. Dans le rôle d’Arbace, plus court mais musicalement mis particulièrement en valeur par Mozart, Julien Behr surprend autant par sa juvénilité (si l’on est habitué à voir dans ce rôle un conseiller âgé) que par la qualité de son chant, affirmé et nuancé. Le public s’est réjoui d’entendre ce Lyonnais se produire enfin dans sa ville natale : espérons qu’il ne tardera pas à y revenir ! Saluons enfin la présence remarquable des Chœurs de l’Opéra de Lyon, dans cet opéra où ils jouent un rôle important : l’un des plus beaux moments de la soirée est sans conteste l’ensemble « Oh voto tremendo ! », où la puissance vocale s’allie à une expressivité soulignée, cette fois de manière éclatante, par l’Orchestre de l’Opéra de Lyon.

Aux saluts, quelques huées ont accueilli Martin Kušej qui a semblé les assumer avec une certaine irritation. Qu’il soit permis de rêver à ce que ces chanteurs, ces voix, cet orchestre auraient pu faire d’Idomeneo avec des choix de mise en scène et de direction plus nuancés, moins monolithiques.

 

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