Aux sources du Trouvère

Il Trovatore - Venise

Par Jean Michel Pennetier | mer 24 Septembre 2014 | Imprimer

En un peu moins de quatre ans, Giuseppe Verdi compose sa « trilogie populaire ». Commencé en avril 1850, Rigoletto est donné à la Fenice de Venise en mars 1851 ; Il Trovatore triomphe à Rome en janvier 1853 ; La Traviata est créée à Venise en mars 1853. Parallèlement, Gaetano Donizetti est mort quelques années plus tôt, en 1848 à seulement 50 ans : avec lui disparait définitivement le belcanto comme genre lyrique, sinon comme école vocale. Certes Verdi n’est plus un belcantiste, mais il baigne encore dans ce style musical, et il dispose de chanteurs qui en maîtrisent parfaitement la grammaire : c’est pourquoi sa production d’alors en garde encore de nombreuses traces. Même à l’époque moderne, La Traviata et Rigoletto seront régulièrement interprétés par des chanteurs plus ou moins issus du belcanto, tels Maria Callas, Alfredo Kraus, Renata Scotto, Joan Sutherland, Luciano Pavarotti, Montserrat Caballé ou June Anderson pour n’en citer que quelques uns. En ce qui concerne le Trouvère en revanche, cette option semble avoir été peu explorée : à côté d’artistes  exceptionnels, comme Carlo Bergonzi ou Luciano Pavarotti, combien de ténors frustres, impressionnant davantage par leur capacité à produire des décibels que par la classe de leur chant. Le créateur du rôle, Carlo Baucardé, à qui on doit d’ailleurs l’introduction ultérieure du contre-ut dans le « Di quella pira », était pourtant un interprète des Puritani ou de Lucrezia Borgia.

Pour cette série, la Fenice a fait le pari d’une distribution plus belcantiste qu’à l’ordinaire. En tête de celle-ci, Gregory Kunde, éblouissant par sa maîtrise du souffle, son legato, sa capacité à mixer les registres de poitrine et de tête, son exécution sans faille des difficultés de la partition (« Di quella pira » dans le ton original, avec des grupetti parfaitement exécutés). Cette technique n’est jamais un exercice vain : elle reste au service de l’expression musicale. Ainsi, les variations dans la « pira » et dans le « Miserere » sont discrètes mais elles sont bien là. Avec Kunde, nous pouvons enfin apprécier un Manrico, différent, sans doute plus proche de ceux qu’avaient l’habitude d’entendre les contemporains de Verdi. Ajoutons qu’avec le temps le timbre de Kunde est devenu plus corsé, avec des aigus particulièrement percutants. A ses côtés, Artur Rucinski n’est pas sans rappeler le jeune Leo Nucci dans ce rôle : maîtrise du souffle, legato parfait, projection généreuse, aigus vaillants quoiqu’un peu ouverts. Il confirme les talents que nous avions relevés lors des Masnadieri parmesan de l’année dernière. Dans cette même optique interprétative, l’Azucena de Veronica Simeoni ne recherche pas le côté spectaculaire de références particulièrement fracassantes. Mais avec cette interprète de Donizetti, nous avons toutes les notes, parfaitement exécutés (et si souvent escamotées) et une interprétation tout en retenue, sans histrionisme. Autre donizettienne, Carmen Giannattasio, victime d’une laryngite, doit laisser la place ce soir à Kristin Lewis et nous sommes cette fois plus loin du compte en matière de belcanto : un « D'amor sull'ali rosee » précautionneux, aux trilles esquivés et sans variations, avec un bas medium peu audible, un « Tu vedrai » pas même doublé … Au positif, de beaux aigus piano qu’on a eu souvent l’habitude d’entendre criés et un timbre séduisant. Pour finir, Roberto Tagliavini est un Ferrando impeccable, au timbre étonnamment clair et à la voix bien projetée.

A 32 ans, le chef Daniele Rustioni fait preuve d’une remarquable maturité technique et d’un authentique sens du théâtre, faisant mentir la plaisanterie d’Arturo Toscani qui prétendait que pour monter un bon Trouvère il suffisait de réunir les quatre meilleurs chanteurs du moment. Sa direction est vive, dramatique, précise, attentive aux chanteurs mais sans suivisme : on pense immédiatement à Antonio Pappano dont Rustioni a été l’assistant. L’orchestre de la Fenice est d’ailleurs littéralement galvanisé. Ajoutons un excellent choeur et d'efficaces comprimari. Au final, c’est l’impression d’un travail d’équipe cohérent et homogène qui fait tout le plaisir de cette représentation.

La production de Lorenzo Mariani est simple et élégante, jouant sur les contrastes entre les décors sombres et les costumes rutilants de William Orlandi, soulignés par les éclairages subtils de Christian Pinaud : comme quoi, il ne faut pas nécessairement un budget démesuré pour faire un Trouvère à la fois beau, efficace et spectaculaire.

 

 

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