Le chef ignore le « piano »

Israel in Egypt - Saint-Antoine l’Abbaye

Par Yvan Beuvard | lun 23 Août 2021 | Imprimer

C’est dans le cadre exceptionnel de la nef de l’église abbatiale de Saint-Antoine l’Abbaye qu’est donné l’oratorio, dans sa version amputée de la première partie (reprise de l’anthem pour les funérailles de la reine Caroline). Le fait était courant du vivant même de Haendel, et la plupart des interprètes adoptent cette formule. En guise d’ouverture, pour éviter de commencer par un récitatif, le concerto pour orgue en fa majeur, joué par François Saint-Yves, qui restera au positif pour assurer le continuo tout au long de l’ouvrage.

Le double-chœur a pris place latéralement de part et d’autre, à quatre par partie. Mais une large proportion des effets de polychoralité sera amoindrie par cette disposition et par l’acoustique généreuse. Les effectifs instrumentaux sont conformes. Le placement des cordes devant occultera les hautbois/flûtes à bec, plus discrets que les sacqueboutes, trompettes, bassons et timbales, et c’est dommage car la partition ne réduit pas leur rôle à du simple remplissage.

Dès l’introduction, les qualités habituelles des musiciens - familiers de ce répertoire - sont manifestes, même si la rondeur du premier mouvement surprend, comme la banalité de la sicilienne. Le premier chœur (« They loathed… »), affirmatif, est chanté tout en force, et le jeu des bois et des cuivres n’est pas valorisé. Il en ira de même des figuralismes, essentiels dans la peinture des sept plaies d’Egypte. La direction d'Hervé Niquet, selon toute vraisemblance, joue davantage pour les micros (Radio-Classique enregistre) que pour le public, qui souffre de la réverbération naturelle de l’édifice. On cherchera vainement la clarté durant tout le concert, comme les contrastes accusés qu’appelle le texte musical. Le plus souvent dans l’observation de sa partition, le chef, dont on connaît la direction extravertie, doit considérer que le mezzo-forte est la nuance la plus ténue du registre. Le souci expressif fait largement défaut, réduit à une énonciation projetée, en place car les interprètes sont familiers de ce répertoire, mais dont ne retient que la vigueur, à défaut de poésie et d’émotion. Le texte anglais est rarement intelligible. Les vocalises chorales, réservées à quelques moments exceptionnels (Moses and the children of Israel, au début de la seconde partie) sont précises, mais dépourvues de tout sens musical, scolaires et appliquées. Est-il cruel ici de renvoyer à ce que d’autres chefs familiers de l’ouvrage nous ont laissé ? Les progressions sont bien là. Cependant, elles perdent une partie de leur force expressive pour partir d’une nuance médiane. En dehors de la puissance, que retenir ? L’acoustique n’y est pas étrangère, mais n’est-ce pas le rôle du chef d’adapter ses tempi, sa dynamique au lieu ? Tout se passe comme s’il y avait mépris du texte, donc du chant, pour traiter l’ensemble comme une masse compacte, avec pour principal projet la mise en place et la force constante de l’émission. Les choristes, sollicités de façon permanente, font ce qu’on leur demande, avec conviction, mais on se prend à rêver de ce que tant de qualités individuelles pourraient produire, dans d’autres conditions.


Israel in Egypt © Bruno.Moussier

La seconde partie, traduisant la joie de la délivrance et la reconnaissance envers Yahvé, nous réserve quelques beaux moments, particulièrement toute la fin. Ainsi l’aria de ténor « The enemy said », auquel Krešimir Špicer, sonore, expressif, intelligible, donne tout son sens. Son intervention suivante, dans le duo, sera de la même eau, bienvenue. Mais l’orchestre n’est pas tenu dans l’air intermédiaire « Thou didst blow », où l’unisson des basses de l'orchestre, trop puissant, fait oublier le jeu des hautbois. Ambroisine Bré, appréciée depuis le début, nous vaut un « Thou shalt bring them in » dont le chant réjouit. Les deux basses (Andreas Wolf et Tomislav Lavoie), équilibrées, nous ont offert un beau duo. Quant à Florie Valiquette et Melody Louledjian, étaient-elles le meilleur choix, compte-tenu de la puissance constante de l’orchestre ? C’est dommage, car la qualité individuelle de chacune appelait une autre mise en valeur.

La fin fait oublier nombre des réserves : « The people shall ear », sur un orchestre haletant, est fort bien conduit. Le final, triomphal, jubilatoire, comme attendu, parfaitement en place, appelle des applaudissements nourris du public.

 

 

 

 

 

 

 

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