Messe mégalithique

Janáček : Messe glagolitique (Radio France) - Paris

Par Alexandre Jamar | jeu 20 Juin 2019 | Imprimer

Dans sa Messe glagolitique, Janáček atteint des sommets de folie des grandeurs qu’on ne lui soupçonnait pas encore. Ce « Requiem de Verdi » façon morave a pour ambition de réunir tous les peuples slaves dans un office célébré en slavon, la langue-mère commune à de nombreux pays d’Europe de l’Est.
Cette messe réunit un orchestre et un chœur, flanqués d’un orgue et de quatre solistes. Ceux-ci étant parfois peu sollicités, il paraissait bon de les impliquer dans la première partie du concert.

Le chef Jukka-Pekka Saraste a bien fait de profiter de la présence de Sarah Connolly dans la Messe pour lui faire chanter quelques extrait du Knaben Wunderhorn de Mahler.
La mezzo britannique connaît la musique du compositeur autrichien comme sa poche, et se plaît à le montrer. Le texte est toujours d’une fluidité et d’une intelligibilité irréprochables, et ses partis pris musicaux sont toujours lucides et bienvenus. Plus fragile que le reste de la tessiture, la tierce aigüe est mise à découvert dans « Das irdische Leben ». En compensation, ses graves profonds et enveloppants lui assurent un « Wo die schönen Trompeten blasen » maîtrisé de bout en bout. Elle clôt cette sélection sur une interprétation de « Urlicht », qui tirerait les larmes du belcantiste le plus invétéré. Saraste lui assure sa plus grande attention dans chacun des lieder. Il privilégie les tempi plus allants, ce qui ne l’empêche pas de révéler la saveur de l’orchestration bariolée de Mahler.

Mais place au mégalithe : nous retrouvons le chef face à un Orchestre national de France bien plus fourni. Les premières notes de l’Introduction sont saisissantes de vigueur (trompettes, timbales et tout ce qu’il faut pour que cela sonne). Pourtant, on s’étonne de ne pas voir chaque élément de la machine mise en place par Janáček dessiné plus précisément. On aimerait entendre les arrêtes saillantes de chaque motif obstiné, à la façon des enregistrements de Mackerras ou de Rattle. C’est que Saraste cherche avant tout à tirer de cet orchestre hurlant un son aussi plein et homogène possible. Cela se confirme dans les tutti de vents, qui ne sont pas loin de rappeler le son d’un orgue par leur générosité. Pourtant, la longue intervention orchestrale au milieu du « Credo » montre que la délicatesse est aussi de mise ce soir là : avec une flûte et trois clarinettes, le chef sculpte aussi bien le discours qu’avec l’orchestre au complet.

Il était question d’orgue : nous nous devons de saluer l’intervention d’Iveta Apkalna, organiste à la carrière maintenant internationale. Dans cette Messe, l’orgue se fait plutôt discret, se contentant le plus souvent de renforcer les parties instrumentales et chorales. Ce n’est que lors de l’avant-dernier mouvement que se déchaîne toute l’imagination de Janáček envers cet instrument qu’il pratiquait couramment. Un solo d’orgue au bord de l’hystérie catalyse toutes les émotions avant une sortie orchestrale triomphante. Dans cette page folle, le jeu d’Apkalna est aussi précis que virtuose.

Face à autant de panache, le quatuor vocal semble un peu en retrait (même si tout cela n’est pas bien comparable). Simona Šaturová est un soprano un peu effacé, qui, malgré quelques beaux aigus, semble manquer de l’exaltation nécessaire pour défendre la partition. A l’inverse, Mati Turi n’en manque pas. Héritant de cette partie assez ingrate (toujours très aigüe et forte, presque une signature chez Janáček), le ténor la défend du mieux qu’il peut, ménageant quelques contrastes de couleurs dans une œuvre qui s’apparente plutôt à un bras de fer. Il est cependant rapidement rappelé à l’ordre par un orchestre qui se fait de plus en plus envahissant, jusqu’à manquer de le couvrir par endroits. Les prestations de Mischa Schelomiansky et de Sarah Connolly complètent honorablement la distribution, sans marquer pour autant les esprits, compte tenu de la brièveté de leurs interventions.

Dans ce périple en terre morave, c’est surtout le Chœur de Radio France qui doit être remercié pour la défense infaillible de la partition. Préparés par Nicolas Fink, les chanteurs sont chauffés à bloc et deviennent rapidement la véritable colonne vertébrale du discours musical. On aurait pu souhaiter un peu de retenue dans les passages moins agités de la partition (le « Credo » par endroits, mais aussi l’ « Agnus Dei »), ce qui ne vient que légèrement ternir une prestation jusqu’ici  remarquable.

 

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