Les palmes académiques de M. Offenbach

La Belle Hélène - Tours

Par Christophe Rizoud | sam 26 Décembre 2015 | Imprimer

Il paraît que le Prince de Metternich, le soir de la création de La Belle Hélène, le 17 décembre 1864, regretta de s'être montré dans la salle tant ce nouvel opéra bouffe d'Offenbach lui semblait compromettant. Derrière les rois de L'Iliade, c'est évidemment Napoléon III et sa cour qui en prenaient pour leur grade. En même temps que l’Antiquité, les grands compositeurs de l'époque n'étaient pas épargnés. La musique singeait les tics de Meyerbeer et pastichait Guillaume Tell de Rossini. S'il nous est difficile aujourd'hui d'en mesurer l'impertinence, sa bonne humeur demeure communicative. Trissé au moment des saluts le soir de cette première tourangelle, « je suis gai, soyons gai » est un mot d’ordre auquel il reste difficile de ne pas obéir.   

Joyeuse donc et toujours belle, Hélène dans la mise en scène de Bernard Pisani, à Tours après Toulouse, Toulon et Avignon, est devenue une dame respectable drapée dans une antiquité de marbre blanc. Aucune faute de goût ne saurait pervertir le dessin parfait de ses temple et palais aux premier et deuxième acte ainsi que le charme désuet de ses cabines de bains au troisième. L'insolence originelle étant définitivement perdue, pourquoi s'échiner à la retrouver ? Trop de vulgarités entreprises à cet effet ont dénaturé l'art d'Offenbach pour ne pas apprécier ici qu'à défaut de l'esprit, on respecte la lettre. La modernisation des épreuves d'intelligence, amputées de leur calembour, sont le seul faux pas de l'adaptation du livret, imperceptible sinon. La chorégraphie, innocemment déshabillée au 3e acte, compense à chaque numéro ou presque la discrétion figée du mouvement. Deux lutteurs à demi-nus s'emploient à réchauffer la pierre. Tout cela apparaît étudié et chimérique, comme les toiles d'Alma-Tadema qui ont inspiré les décors d'Eric Chevalier. Vous avez dit académique ?


© François Berthon

D’abord chanteurs, les artistes sont aussi comédiens – Offenbach l'exige. Karine Deshayes prête à Hélène sa blondeur et sa voix qui n'est pas loin d'être la plus belle du monde. Il y a tant de promesses de volupté, tant de reflets dans ce timbre onctueux et doré, tant de souplesse dans le tracé de la ligne, tant de facilité dans l'aigu, tant de maîtrise technique derrière le traitement des effets parodiques (« l'homme à la pomme, ô ciel ») que l'on en oublie ce que la composition peut parfois avoir de convenu. En Pâris, Antonio Figueroa a le souffle ostensiblement long. L'émission haute complique l'usage de la voix de tête. Mais quelques « évohé » étranglés ne sauraient compromettre ce que la légèreté du métal et la netteté de l'articulation offrent d'élégance au fils du roi de Priam. Antoine Normand campe un Ménélas d'une dignité rare dans ce rôle de cocu couronné souvent proposé à des ténors au bout du rouleau. Ronan Nedelec est un Agamemnon tendre au vibrato prononcé et  Jean-Marc Salzmann  un Calchas sonore et affirmé. Le trio, aux tessitures clairement différenciées, fonctionne par une juste complémentarité. Autour d'eux chacun, jusqu’aux choristes, s'applique à remplir scrupuleusement son rôle, érigeant d'abord la qualité de la prononciation en règle inviolable et inviolée.

En grand défenseur de la musique française, Jean-Yves Ossonce y veille. Avant le lever de rideau, l'actuel directeur de l'Opéra de Tours est monté sur scène accueillir en un bref discours Benjamin Pionnier, son successeur à compter du 10 janvier présent dans la salle, demandant aux techniciens d'éclairer le premier balcon afin que le public puisse faire sa connaissance. La musique d’Offenbach sourit plus qu’elle ne ricane lorsqu’elle est interprétée par un orchestre symphonique comme celui de la Région Centre-Val de Loire / Tours. Mais, au-delà de la beauté du son et des multiples détails que s’attache à rehausser la direction musicale, il y a dans cette lecture souvent lente une volonté de servir Offenbach avec la même rigueur et le même respect que des compositeurs jugés plus sérieux. La fantaisie en souffre parfois. Tel est le prix de l'approche, scrupuleuse au point d'opter pour la partition intégrale ou presque. La Phocéenne ne joue qu’une fois un thème inspiré de Star Wars et le chœur bachique avant la chanson d’Oreste a été supprimé. Mais entièrement rétablie, la scène du jeu de l'oie a l'ampleur audacieuse d'un grand finale et les couplets de Pâris au deuxième acte sont si délicieux que l'on se demande pourquoi ils furent si longtemps coupés.

 

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