Un ténor à suivre

La Bohème - Paris (Bastille)

Par Jean Michel Pennetier | lun 18 Décembre 2017 | Imprimer

Initialement, l’Opéra de Paris devait afficher deux distributions différentes pour les deux principaux rôles de cette nouvelle Bohème. Finalement, Nicole Car aura endossé les habits de Mimi dès la deuxième représentation, Sonya Yoncheva ayant déclaré forfait après la première. C’est donc une chanteuse déjà bien rodée au spectacle qu’il nous était donné d’entendre. Malheureusement, cantonnée par la mise en scène à une composition fantomatique, le soprano australien nous offre une interprétation sans grand relief dramatique, et l’émotion n’est pas au rendez-vous. La projection est limitée, l’aigu précautionneux (avec un contre-ut tendu au premier acte), le timbre passe-partout : rien d’indigne, mais rien qui ne marque véritablement. Benjamin Bernheim est le véritable intérêt de cette reprise. La voix est bien conduite, d'une délicate musicalité, avec une impeccable maîtrise du souffle qui permet au chanteur de varier son style d'émission (poitrine, mixte) en fonction de la situation dramatique et musicale. La projection est techniquement exemplaire : la voix, qui n'est pas immense, est parfaitement audible car excellement concentrée. Le médium manque toutefois un peu de largeur, le bas de la tessiture étant notablement moins audible dans l'air du premier acte. Le timbre est un peu blanc également, manquant un peu d'italianité, de sorte qu'on a davantage l'impression d'entendre un Roméo qu'un Rodolfo. Telle quelle, cette proposition, un peu à la Nicolaï Gedda (lui aussi plus lyrique que spinto même s'il a abordé tous les répertoires), se tient parfaitement.  Un chanteur à suivre, surtout dans le répertoire français

Artur Rucinski est un Marcello de belle allure, avec une bonne projection et un timbre cuivré. Andrei Zhilikhovsky est un Schaunard sympathique, avec un bel abattage et une voix bien conduite. Le Colline de Roberto Tagliavini semble peu concerné par le drame qui se joue devant lui, avec une  « Vecchia zimarra » trop extérieure. Aida Garifullina apporte un peu de vie à un plateau très statique (exception faite de la figuration), avec une Musetta sympathique et remarquablement chantée, un aigu sûr et bien projeté. Les chœurs de l’Opéra de Paris sont excellents.

Dans la fosse, Gustavo Dudamel fait des miracles, avec un orchestre magnifique, offrant des sonorités inouïes. Le chef vénézuélien porte aussi une grande attention aux chanteurs, qu'il ne met jamais en difficulté, sachant au besoin réfréner le volume pour ne pas les couvrir, ou lâcher les chevaux pour emplir la salle d’un volume fracassant. Ses lèvres accompagnent d’ailleurs muettement tout le livret. Néanmoins, la direction n’est pas toujours assez théâtrale, avec notamment, une quasi absence de rubato ou de smorzatura : par exemple, à l’acte III, la phrase de Rodolfo « Ch'io da vero poeta, rimavo con carezze » (« Qu'en vrai poète je faisais rimer avec caresses ! ») est privée de ce ralenti et de cette suspension du souffle avec lesquels les plus grands ténors ont toujours su provoquer d’irrésistibles frissons. Les tempi, assez personnels, surprennent au premier abord : très rapides à l’acte I, plutôt lents au III. Au finale, l’ensemble forme un tout cohérent et intéressant.

La mise en scène de Claus Guth a réactivé une fois de plus la querelle des « anciens » et des « modernes » : pour les premiers, toute transposition est une trahison, pour les seconds, toute innovation est signe de génie. Essayons un instant de laisser de côté ce clivage artificiel. Première constatation, la production a beaucoup de similitudes avec le Rigoletto du même Claus Guth créé en 2016. Comme Rigoletto, Rodolfo revit son passé (une idée qu'on croit revivre tant elle a servi) ; comme lui, il est accompagné d’un mime ; on retrouve les mêmes scènes de cabaret, le rideau lamé, la mort de l’héroïne figurée par un éloignement progressif… Par ailleurs, force est de constater l’artificialité d’un procédé qui peut être plaqué sur quantité d’autres ouvrages : Alfredo revivant la mort de Violetta, José celle de Carmen, Erik celle de Senta, Fasolt et Fafner… Une bonne partie du public apprécie la proposition et de nombreux éclats de rire bon enfant parsèment la soirée. Ceux qui jugent La Bohème  sirupeuse sont ravis. On peut ainsi être ému par la beauté et la poésie des images, éprouver un plaisir teinté de nostalgie à cette évocation. On peut aussi être légitimement touché par la mort de Rodolfo et de ses compagnons, mais c’est une autre histoire. La Bohème, c’est un amour impossible, voué à l’échec dès le départ, en raison de la différence de classes des protagonistes, de la maladie de l'héroïne. Le destin de Mimi est celui de Butterfly, de Liu, de Magda. Dans Bohème, pas de duo d’amour où l’on se promet mutuellement de se retrouver au Ciel. La Bohème, c’est la misère, la vraie, sur Terre et pas dans l’espace, une pauvreté comme on a du mal à l’imaginer aujourd’hui dans le confort de nos sociétés modernes : on y crève de faim, on n’y a pas les moyens de se soigner. On se sépare pour que Mimi puisse connaitre enfin, avant de mourir, un peu de bonheur matériel auprès d’un riche protecteur. Ses petits moments de joie, c’est un simple bonnet au deuxième acte. Au dernier, c’est le manchon de Musetta, celle-ci, par un acte d’une humanité sublime, lui laissant croire qu’il s’agit d’un cadeau de Rodolfo : « Oh, comme il est beau et doux. Plus jamais mes mains ne seront bleuies... » (scène ici totalement incompréhensible dans sa réalisation). Si les bohèmiens s'amusent au premier acte, ce n'est pas la politesse du désespoir d'astronautes qui savent leurs jours comptés : leur dénuement n'est que temporaire et ils savent bien qu'ils finiront bons bourgeois. Mais pour Mimi, c'est une autre affaire. Toutes les valeurs sont ainsi renversées : on pleure sur Rodolfo, mais pas sur Mimi, la vraie victime, transformée en potiche.  Et que nous propose Guth au dernier acte ? Rodolfo et Marcello sortant de derrière un rideau de scène et mimant un duo de crooners, micros à la main : navrante et dérisoire démonstration d’insensibilité.

Cette dernière décennie, le clivage est à la mode : en politique par exemple, l’exacerbation de sujets de société permet d’occulter les échecs derrière un rideau de fumée. Même constat avec cette Bohème, dont la mise en scène fait le buzz mais dont l'aspect musical finit par passer au second plan (et pourtant, Gustavo Dudamel est, légitimement, une star de la baguette) : une démarche artistique visant à rassembler ne serait-elle pas une ambition autrement plus juste ?

 

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