Une vraie ruée vers l’or

La Fanciulla del West - Zurich

Par Jean-Marcel Humbert | dim 13 Juillet 2014 | Imprimer

Il n’y a pas trente six manières de présenter la Fanciulla del West : soit on lui conserve ce charme suranné de Far West façon Lucky Luke, comme elle est souvent encore présentée en Italie et aux Etats-Unis ; soit on la transpose dans un univers plus irréel, comme récemment à l’Opéra de Paris ; soit au contraire on la plonge dans la vérité crue de la vie rude des chercheurs d’or telle que Charlie Chaplin l’a si bien décrite, mêlant agressivité et tendresse. C’est cette dernière option qui a été choisie par l’Opéra de Zurich dans cette représentation qui entraîne irrésistiblement le spectateur dans un univers d’une extrême violence, mais sans faux semblants ni artifices : une exceptionnelle réussite.

De prime abord, dès son inoubliable entrée en scène façon bande dessinée, on est absolument subjugué par la Minnie de Catherine Naglestad. La voix est idéale pour le rôle, large, souple et forte, avec toujours de la réserve. Elle se place d’emblée, aujourd’hui, en tête de toutes les Minnie en exercice. De plus, l’actrice ne le cède en rien à la cantatrice : loin d’être l’habituelle mamma consolatrice, elle fait vraiment partie du groupe de chercheurs d’or, elle parle avec chacun d’égale à égal, elle sait leur tenir tête et l’on comprend que tous la respectent, même dans sa décision finale. Ses duos, aussi bien avec Rance que Johnson, sont joués et chantés avec le cœur d’une femme amoureuse qui défend son bonheur mais ne veut blesser personne. Et sa partie de poker est un modèle du genre. En un mot, une exceptionnelle Minnie.


© Photo Opéra de Zurich

Bien sûr, l’extraordinaire mise en scène de Barrie Kosky, actuel directeur du Komische Oper de Berlin, porte les interprète au plus haut niveau. Il ne s’agit pas, comme souvent, d’une simple mise en place. Ici, chaque geste, chaque regard du moindre des rôles secondaires ou des choristes semblent avoir été travaillés puis oubliés, de manière qu’une fois la représentation en cours, ils deviennent d’un naturel confondant. Les décors de Rufus Didwiszus et les costumes de Klaus Bruns, superbement éclairés par Franck Evin, participent de cette vision violente de l’œuvre. Car la violence est certainement l’impression la plus forte que l’on reçoit du spectacle : seule Minnie, à des degrés divers, parvient à calmer les brutes qui l’entourent. Le sang est facilement répandu, l’alcool coule à flot (et Minnie n’est pas la dernière à boire rasade sur rasade), les bouteilles partent à la volée et explosent sur les murs, chacun défend chèrement son petit honneur, sa peau et son gain. Les moments d’émotion ne sont pas pour autant oubliés, notamment lors de la première entrée de Minnie, de la distribution du courrier et de la lecture de la Bible où les brutes avinées semblent transformées pour quelques secondes en doux agneaux repentants.

L’autre qualité du plateau est qu’il ne s’y trouve aucune faiblesse. Et notamment, les deux principaux rôles masculins, Zoran Todorovich (Dick Johnson) et Scott Hendricks (Jack Rance) ont une force physique équivalente . Bien sûr, ils ne font pas dans la dentelle, mais le résultat est d’une redoutable efficacité. Le premier, que l’on voit ici au meilleur de sa forme, trouve en Johnson un personnage particulièrement bien adapté à sa voix, qui peut s’exprimer dans toute sa force brutale ; de même le second fait du rôle de Jack Rance un personnage dur et violent qui ne capitule (provisoirement) que devant sa défaite aux cartes. Surtout, ils forment tous deux avec Catherine Naglestad un ensemble vocal d’un style et d’un équilibre parfaits, rarement atteints dans cette œuvre.

Il va sans dire enfin que la direction de Marco Armiliato est totalement à l’unisson, en symbiose avec le metteur en scène, et entraîne l’orchestre et le plateau à un rythme effréné. À noter que les chœurs sont tout aussi éblouissants, et que nombre des seconds rôles sont des membres de la troupe permanente de l’Opéra de Zurich, où se sont formés nombre de grandes vedettes d’aujourd’hui (tel Jonas Kaufmann). On comprend dès lors mieux pourquoi tant d’autres, comme Julie Fuchs, qui y assurera en 2014 plusieurs rôles, souhaitent venir y travailler.

Spectacle repris dans la même distribution les 24 et 27 septembre, et les 5 et 10 octobre 2014
 

 

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