75 minutes hallucinatoires

La Métamorphose - Paris (Athénée)

Par Brigitte Cormier | mar 16 Juin 2015 | Imprimer

La version Nieto /Le Balcon de La Métamorphose de Levinas d’après la célébrissime nouvelle de Kafka laisse pantois. Si quelques rares spectateurs quittent leurs fauteuils durant la première demi-heure, les autres retiennent leur souffle, écarquillent des yeux sidérés, ouvrent des oreilles incrédules. On dirait que sous l’effet de ce show concertant —­ on ne saurait plus dire opéra — le public s’immobilise, s’amalgame pour devenir un seul corps récepteur avant de se libérer et d’applaudir les artistes qui l’ont hypnotisé une heure et quart durant.

On connaît la profession de foi du groupe à géométrie variable le Balcon fondé en 2008 : abolir les frontières entre les répertoires, les styles et les expériences les plus dérangeantes des musiques actuelles et faire collaborer ses musiciens, chanteurs, compositeurs, ingénieurs du son,  avec les metteurs en scène, vidéastes et chorégraphes parmi les plus audacieux. Et cela, en fonction de chaque projet. Un partenariat avec l’Ircam, coproducteur, permet au Balcon d’explorer à fond les possibilités de la sonorisation et de l’électronique.  Son directeur musical Maxime Pascal vient de recevoir le prestigieux prix des jeunes chefs d’orchestre de Salzbourg. « Notre Liberté est absolue, du coup nos spectacles sont cools » affirme-t-il dans le programme de l’Athénée. La même source nous apprend que dans cette production de La Métamorphose présentée sur scène, la voix  si étrange du personnage de Gregor, interprétée par le contreténor  Rodrigo Ferreira est dédoublée par celle de  Fabrice di Falco traitée informatiquement par l’Ircam pour la création de l’œuvre. De même, celle de la soprano Elise Chauvin, interprète de La Sœur tournante, est contrepointée avec la voix enregistrée de Solveig  Robbes, commme l'était celle de Magali Léger à l’Opéra de Lille en 2011.

Durant le prologue «  Je, tu, il » de Valère Novarina, les bouches et les mains rouges vif des trois chanteurs sont modifiées en temps réel alors que le reste du plateau — où se tient l’orchestre — est entièrement plongé dans le noir. L’électronique permet une spatialisation du son qui renforce l’impact visuel. Les personnages ne sont pas juste « éclairés », c’est leur corps qui produit des éléments lumineux qui les habillent et les caractérisent. On est loin des clichés kafkaïens exprimant un univers onirique répulsif. L’ultime grande scène de folie érotique généralisée, totalement inédite par son traitement sonore et théâtral, demeure particulièrement inoubliable.

A la fin d’un spectacle, à proprement parler tétanisant, la salle se vide en silence. Qu’on le veuille où non, c’est une espèce de rituel cauchemardesque qu’on vient de voir en tapinois. On en a pris plein la tête, plein les yeux, plein les oreilles. Trahi Kafka ? Voire.

 

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