Quatre cents ans de Passion

La Passion d'Erl - Erl

Par Jean-Marcel Humbert | dim 14 Juillet 2019 | Imprimer

Les représentations de La Passion du Christ, très fréquentes autrefois, sont devenues rares en France où il restait encore celle de Ménilmontant (1932), interrompue pour la première fois cette année. En revanche, la tradition en a été conservée dans les pays germaniques. La Passion jouée à Erl (Autriche) est la plus ancienne de tous les pays de langue allemande. C’est en 1613 que fut décidé de représenter tous les six ans la Passion du Christ, afin de remercier le ciel d’avoir épargné la ville de la peste, des luttes religieuses et de la guerre. Elle a donc fêté en 2013 son 400e anniversaire. Un autre spectacle de la Passion, peut-être le plus connu, celui d’Oberammergau (Allemagne, voir le compte rendu de 2010) remonte, lui, à 1633, et est donné tous les dix ans dans une forme beaucoup plus longue et plus théâtrale. Dans tous les cas, il ne s’agit donc pas d’opéra, mais plutôt d’un accompagnement par un orchestre et des chœurs de l’action dramatique jouée sur une scène, sur des partitions anciennes ou contemporaines le plus souvent créées spécialement pour l’occasion.

En 1957-1959, l’ancienne et vaste grange de bois, faisant penser au théâtre de Bussang (Vosges) a été remplacée par un édifice plus sécurisé. Œuvre de l’architecte Robert Schuller, ce nouveau théâtre de la Passion d’Erl est doté d’une silhouette originale en hélice abaissée vers l’arrière, très reconnaissable. Il peut recevoir 1 500 spectateurs, dispose d’une scène en pente de 400 m², avec une ouverture de 25 m. Son excellente acoustique a été reconnue par de nombreux chefs, dont Sergiu Celibidache. C’est d’ailleurs là que depuis une vingtaine d’année le Tiroler Festspiele Erl donne nombre de représentations d’opéra, avant que d’en transférer une partie au nouveau Festspielhaus tout proche.


© Foto Peter Kitzbichler

Une autre des particularités du théâtre de la Passion d’Erl est que les acteurs, tous bénévoles, sont recrutés exclusivement sur place. Tout en continuant d’exercer leurs professions, quelque six cents habitants du village (un grand tiers de la population) participent à cette belle aventure. Quant aux hommes qui jouent les rôles principaux, ils commencent des mois avant à ne plus se couper ni cheveux ni barbe… afin de ressembler à l’imagerie saint-sulpicienne qui nous a été léguée par le XIXe siècle. Car ici, point de relectures hasardeuses, c’est un spectacle populaire où les spectateurs viennent se replonger dans les sources vives de leur héritage culturel et religieux. Mais le tout avec une rigueur et un caractère janséniste affirmés.

La cantate religieuse avec orchestre et chœurs d’adultes et d’enfants a été spécialement composée par Wolfram Wagner dans une forme relativement néo-contemporaine. Entre péplum et pastiche, il a plutôt bien réussi à mêler le drame biblique et le concept dramaturgique. Les musiciens, en grande partie des cuivres et des percussions, accompagnent les impeccables chœurs locaux d’adultes et d’enfants. Le texte de Felix Mitterer est original et actuel sans tomber dans la grandiloquence ni la mièvrerie. De fait, par un efficace découpage en quinze « moments », il a voulu créer à Erl  un regard inhabituel et non conventionnel sur le Christ, sur les femmes et les hommes à ses côtés, et sur ses adversaires, en racontant cette histoire « connue de tous les chrétiens, mais aussi de tous les musulmans, athées et agnostiques ».

Le metteur en scène Markus Plattner utilise habilement le vaste plateau sobrement décoré par Annelie Büchner, qui a conçu « une pente de terre, percée d’un rocher blanc et couvrant toute la scène, qui offre un paysage aride abstrait comme espace unique pour la passion ». Les costumes plus sobres qu’à son habitude de Lenka Radecky participent de cette évocation, fort bien éclairée par Ralph Wapler. Les acteurs, tous épatants, se dépensent sans compter pour que continue de vivre cette institution historique. Une véritable passion partagée par tous.

* Jusqu'au 5 octobre 2019

 

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