Les gênants charmes de l'Orient

La Princesse jaune, Djamileh - Tours

Par Guillaume Saintagne | lun 04 Octobre 2021 | Imprimer

Les troubles suscités par l’orientalisme ne sont plus tout à fait les mêmes… La Princesse jaune et Djamileh, deux œuvres crées sur la même scène de l’Opéra-Comique à quelques semaines d’écart, sur un livret du même auteur, et intelligemment réunies à l’Opéra de Tours. De la première, c’est le titre qui peut déranger aujourd’hui, tandis que le livret est habilement construit : une rêverie de poète sur le portrait d’une princesse japonaise, quelque drogue aidant ; tandis que la cousine amoureuse tourne en dérision par jalousie cette obsession orientale. On est bien loin des portraits stéréotypés de Mme Butterfly, et les chœurs en japonais bénéficient de cette heureuse distance pour distiller leur charme suranné. Le livret n’a que deux vraies faiblesses : un happy end amoureux peu crédible et le fait de reposer presqu’exclusivement sur un seul rôle : Kornélis. Représenter Djamileh aujourd’hui pose davantage de problème : il y est question d’une esclave sexuelle que son maître veut congédier et qui manœuvre pour lui être présentée une seconde fois afin de le convaincre d’abandonner cette vilaine habitude consistant à vouloir changer d’esclave chaque mois. Autres temps, autres lieux, autres mœurs, l’esclave jamais ne se rebelle contre sa condition et la modernisation de l’action par la mise en scène rend cet asservissement encore plus gênant. Ici aussi le happy end est peu crédible. Géraldine Martineau est surtout attentive à la direction d’acteurs et à l’animation des dialogues parlés qui sont très réussis, les décors sont simples et impressionnants (les grands moucharabiehs) mais avec de tels livrets, l’absence de parti pris critique sur cette servitude volontaire est perturbante. Tout juste une gifle du personnage féminin sur le point d’être violée par un Kornélis sous emprise de la drogue qui la prend pour une autre. On regrette souvent que les metteurs en scène veuillent torturer ou contredire des livrets pourtant inoffensifs, ici on aurait aimé moins de littéralisme.


© Marie Pétry

Heureusement, la musique est très belle. Les compositeurs sont mieux inspirés que le librettiste par les contrées lointaines. Saint-Saëns est bien plus délicat et orfèvre dans l’Orient que dans l’Antiquité grecque : les détails de l’orchestration sont enivrants et les arias du ténor d’une suavité onirique débordante. Bizet quant à lui commence fort avec une ouverture arabisante tantôt martiale, tantôt dansante, et un premier chœur langoureux à la modernité déconcertante. Le reste de l’œuvre est moins remarquable et peine à soutenir une attention déjà mise à mal par des protagonistes peu sympathiques. Laurent Campellone et l’Orchestre Symphonique Région Centre-Val de Loire/Tours sont extrêmement attentifs à cette dentelle de couleurs et de tempi qui embaume une salle aux dimensions idoines. Le Chœur de l’Opéra de Tours manque en revanche de précision et de délicatesse.

Si la Léna de Jenny Daviet abuse un peu des harmoniques sonores, cela sert bien son rôle de jalouse quasi bouffe. Il n’y en a de toute façon que pour le ténor et Sahy Ratia s’inscrit en digne successeur des meilleurs interprètes de ce répertoire : justesse d’émission, timbre d’une ductilité rare, prononciation limpide, sachant cependant gagner en autorité et en volume dans les moments les plus intenses. Quel Nadir idéal il pourrait être ! Le jeu est plus équilibré chez Bizet face à l’esclave d’Aude Extrémo au timbre de vraie contralto toujours aussi sidérant, allié à une élégance du phrasé remarquable. On regrettera simplement des emportements forte dans l’aigu mal maitrisés. Le Splendiano de Philippe-Nicolas Martin porte très bien son nom. Une voix si saine et imposante est un luxe pour un rôle qui ne peut ainsi plus être taxé de secondaire.

 

 

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