Karine, ô reine du matin

La Reine de Saba - Marseille

Par Laurent Bury | dim 27 Octobre 2019 | Imprimer

Alors qu’on avait encore pu voir cet opéra à Toulouse il y a un demi-siècle, puis à Martina Franca il y a près de vingt ans, La Reine de Saba semble désormais bien rare sur les scènes. Entendons-nous bien : celle de Gounod, car celle de Goldmark a récemment été reprise en Allemagne et en Hongrie. Mais voilà, nous sommes en France, et il a longtemps été de bon ton de cracher sur nos compositeurs du XIXe siècle. Heureusement, la roue tourne, et il est désormais permis de nourrir quelque espoir : à peine une semaine après le Sigurd de Nancy, l’Opéra de Marseille propose, également en version de concert, ladite Reine de Saba. La reprise scénique attendra encore, mais ce n’est peut-être pas si grave, et mieux vaut un bon concert qu’une représentation ratée, on ne se lasse pas de le répéter.

En l’occurrence, Marseille semble avoir voulu faire plus fort encore que Nancy, puisque cette fois la distribution est intégralement francophone, là où l’Opéra de Lorraine avait dû aller chercher outre-manche son Sigurd. Hélas, c’est du côté du ténor que le bât blesse un peu, cette fois.

A la tête de l’orchestre de l’Opéra de Marseille, c’est le jeune chef Victorien Vanoosten qui officie. Régulièrement présent pour diriger des œuvres du XIXe siècle, il montre qu’une telle œuvre a de solides atouts, même si elle relève d’un genre qui n’était pas forcément le plus adapté pour inspirer le génie de Gounod. L’opéra tarde à démarrer, car les deux premiers actes se concentrent sur les scènes « publiques », où les personnages ont peu l’occasion de dialoguer ou d’exprimer leurs sentiments. Heureusement, à partir du troisième, tout s’arrange, et Gounod trouve davantage matière à proposer ce qu’il fait le mieux. Le ballet du troisième acte a été coupé, c’est dommage s’il est de la même qualité que la page instrumentale avec violon solo que l’on entend à l’acte suivant. Victorien Vanoosten a aussi le grand mérite de ne jamais laisser l’orchestre couvrir les chanteurs, équilibre plus primordial que jamais dans une version de concert. On saluera aussi la superbe prestation du Chœur de l’Opéra de Marseille, admirable par sa diction comme par ses nuances.

Curieusement (ou pas), on retrouve dans les petits rôles des artistes présents dans le Sigurd nancéen. Eric Martin-Bonnet joue cette fois les utilités, Sadoc n’ayant guère qu’à annoncer à Salomon l’arrivée de ses différents visiteurs, et Jérôme Boutillier n’a malheureusement que peu d’occasions de chanter seul dans le rôle de Méthousaël, puisqu’il est l’un des trois traîtres qui conspirent contre le héros ; Il se révèle néanmoins tout aussi satisfaisant que ses complices en perfidie, le baryton Régis Mengus et, pour une fois dans un personnage sérieux, le ténor Eric Huchet. On retrouve aussi Marie-Ange Todorovitch, en bien meilleure forme qu’à Nancy, et son Bénoni, bénéficiaire du premier air de la partition, est une réussite parfaitement maîtrisée.

L’œuvre repose sur trois grands rôles, encore que Soliman soit un peu sacrifié par le livret : c’est seulement au quatrième acte que le roi Salomon, puisque c’est de lui qu’il s’agit, peut enfin s’exprimer autrement que par quelques phrases isolées. C’est le moment où s’enchaînent son air et un grand duo avec la reine. L’air, « Sous les pieds d’une femme », Nicolas Courjal le chantait déjà en 2015 à Orange, en 2016 à l’Instant Lyrique, et c’est merveille que de l’entendre tantôt multiplier les pianissimi ou faire sonner le creux de son grave.

L’architecte Adoniram est un peu mieux traité, et il chante au deuxième acte l’un des airs qui ont survécu de cet opéra. Jean-Pierre Furlan y produit une impression durable par le volume sonore qu’il est capable de mobiliser, mais il faut malheureusement dire que le forte est ce que le ténor français a de plus frappant. Le reste du temps, la voix pâtit d’un certain vibrato et de nasalités mais du moins l'artiste a-t-il le mérite réel de pouvoir chanter toutes les notes de la partition. Le créateur du rôle, Louis Gueymard, avait été le premier Rodolphe dans La Nonne sanglante : est-ce à dire qu’il aurait fallu y convoquer Michael Spyres ?

Heureusement, il y a Balkis, la « reine du matin », et pour la seule Karine Deshayes cette résurrection serait justifiée, tant son incarnation est en tous points mémorable. On reste stupéfait face à la beauté du timbre, à l’ardeur de l’interprétation, à la splendeur des aigus, notamment au dernier acte où Adoniram meurt entre les bras de la reine, qui s’abandonne ensuite dans une magnifique déploration. Le rôle semble fait sur mesure pour elle, et l’on se dit qu’il doit exister bien d’autres opéras français où son adéquation serait aussi totale et où l’on rêve désormais de l’entendre.

 

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