Nina, Lise et les autres

La Walkyrie - Vienne (Staatsoper)

Par Guillaume Saintagne | jeu 26 Mai 2022 | Imprimer

Pour ce volet de la Tétralogie, la mise en scène de Sven-Eric Bechtolf se fait encore plus littérale. De nouveau, cela présente l’avantage de la lisibilité et de la consensualité. Sauf pour l’affrontement entre Hunding et Siegmund, où Wotan intervient pour briser l’épée dans la pénombre : mieux valait avoir l’œil sur les sous-titres que sur la scène pour comprendre. Le tronc du frêne sert de pilier central à la maison de Hunding ; il est comme multiplié pour former la forêt de l’acte II en arrière-plan des gros blocs de pierre signalant le Walhalla ; enfin des statues de chevaux habitent le dernier acte, elles seront les premières à s’enflammer avant que le feu ne gagne les 3 murs du plateau pour s’étendre en rubans horizontaux. On reste néanmoins toujours circonspect devant plusieurs éléments : l’aquarium sombre qui coiffe le frêne où est enfoncée l’épée ; ces têtes dorées déjà présentes dans l’Or du Rhin et que l’on retrouve à l’acte II ; ou ces Walkyries vampires au maquillage clownesque, qui pourchassent des héros bien vivants mais récalcitrants, plus qu’elles ne les récupèrent. La direction d’acteur reste heureusement vive et bien réglée surtout au dernier acte : même si l’entrée des deux héroïnes est étonnamment lente (la guerrière revenant sur ses pas pour aller chercher la mère qui traine des pieds), les mouvements du chœur des Walkyries qui vont de jardin à cour et inversement, dépassant finalement Brunhilde après avoir voulu se joindre à elle sont très réussis ; tout comme lorsque Wotan furieux arrive un voile de mariée à la main, voile dont il recouvrira le corps de la Walkyrie endormie ; ou encore lorsqu’il fait tournoyer sa lance provoquant un cyclone invisible qui fait s’enfuir les sœurs de l’héroïne.


© Wiener Staatsoper / Michael Pöhn

A la baguette, le chef fait toujours chauffer le lait, quitte à le laisser parfois déborder, tant à l’échelle d’un soliste (notre ami le corniste aventureux se fait moins remarquer que la veille, mais passe le relais à une trompette aux attaques particulièrement créatives ; belle fausse note aussi du violon solo lorsque Siegmund étanche sa soif, aurait-il avalé de travers ?) que de tout un pupitre (les violons qui ratent leur atterrissage avant que Sieglinde, honteuse, ne repousse son frère). Paradoxalement, la chevauchée des Walkyries est assez sage et mesurée. D’autres passages sont très réussis comme la fin de chaque acte, la tempête et ses effets de sourdine saisissants ou quand les Leitmotive clés se détachent clairement (notamment celui de Wotan). On nous permettra de croire que ces réussites tiennent plus au métier de l’orchestre qu’à la qualité de la direction. Dommage aussi que la vitesse prime parfois (Sieglinde n’a qu’une courte seconde pour lancer son célèbre « Siegmund ! », c’est trop peu pour traduire l’effet cataclysmique de la reconnaissance de l’amour incestueux). Inutile également d’attendre d’Axel Kober qu’il ménage un bon équilibre entre la fosse et le plateau, c’est le même volume pour tout le monde, fatigué ou pas.

Et de l’endurance il en faut pour survivre à une telle œuvre, surtout quand les femmes semblent aussi inépuisables. Les hommes n’ont cependant pas à pâlir ce soir. A commencer par Dimitry Belosselskiy, Fafner hier, Hunding aujourd’hui, aussi renfrogné que sonore, au chant sec et sans bavure. Stuart Skelton apparait un peu moins puissant qu’il y a quelques mois à la Philharmonie de Paris, c’est sans doute qu’il ménage ses efforts pour revenir après l’entracte. Son Siegmund est splendide, aussi bien dans le Lied d’amour que l’on croirait susurré que dans la vaillance (il se paye même le luxe d’un crescendo sur le second « Wälse ! ») ou dans le dialogue hautement théâtral avec Brünnhilde. On le sent certes à la limite du craquage à la fin du premier acte (accident vocal évité de peu sur le dernier « Wälsung », ça ne s’invente pas), mais le fils du loup ne s’effondre pas trop tôt. Il ne lui manque que plus d’aisance dans son jeu de scène. Son père aussi nous a fait craindre un abandon en pleine course. Wotan décevant la veille, John Lundgren donne ce soir une leçon d’habileté : il choisit de peindre un dieu plus faible qu’à l’accoutumée dans les moments de soumission (après la supplique de Fricka, dans ses adieux à sa fille – vieillard à la voix éraillée quasi-parlée) pour pouvoir tout donner sur les moments de pleine puissance (suprême appel à Loge notamment). On regrette toutefois que le récit du II manque de variété pour soutenir l’attention. Si les moments de colère sont souverains, le chanteur (qui abuse parfois de la couverture) manque hélas de puissance pour tonner à son juste divin niveau, mais qu’importe quand le portrait est si contrasté, la puissance n’est pas toujours dans les décibels.

Ce soir encore, ce sont les femmes qui dominent. Les Walkyries d’abord, magnifiquement campées et dont les ensembles stridents sont un terrifiant modèle d’équilibre entre l’unisson choral et l’alternance des interventions solistes. La Fricka de Monika Bohinek ensuite, qui confirme tout le bien que l’on pensait d’elle : loin de la virago, c’est une noble suppliante au chant racé, qui convainct son mari, non par ses cris, mais par la rationalité robuste de son argumentaire alliée à une posture implorante et humiliée. Et pour conclure comment départager la Sieglinde écrasante de Lise Davidsen de la Brünnhilde invincible de Nina Stemme. Inutile de savoir gérer son énergie quand on semble en être une source inextinguible ! A l’aise dans les moments intimes (lorsque Sieglinde, fragile, propose de l’hydromel ; lorsque Brünnhilde annonce, calme et contrainte, sa mort à Siegmund) comme dans les éclats (sous l’effet de la passion, la voix de miel de Sieglinde devient métal en fusion, ses derniers mots sont à la fois juvéniles et ravageurs ; entrée de Brünnhilde déjà chauffée à blanc alors que Nina Stemme avait réçemment besoin de se chauffer avant de donner sa pleine mesure), prononciation superlative (ce soin apporté aux consonnes est un délice !), jeu énergique sans jamais tomber dans la caricature, projection surnaturelle (parions qu’on les entendait de la rue), ces deux-là semblent sœurs jumelles. La norvégienne n’a que 35 ans, et semble porter l’avenir du chant wagnérien sur ses épaules, la suédoise 59 (il faut se pincer pour le croire) et continue d’être la Brünhilde de référence du XXIe siècle.

 

 

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