Eh bien ? Nous nous en irons loin…

La Wally - Monte-Carlo

Par Laurent Bury | jeu 21 Janvier 2016 | Imprimer

La voilà, donc cette œuvre que Nicolas Joël avait décidé d’offrir au public parisien pour sa dernière saison mais que, fidèle à une pratique propre à tous les changements de règne, son successeur a préféré escamoter, remplaçant les représentations de La Wally prévues à l’automne 2014 par une série de Tosca supplémentaires. Choix cruel pour Catalani, qui avait déjà eu à souffrir de la préférence de Ricordi qui, à l’aube des années 1890, misait tout sur son poulain Puccini, au détriment de ses rivaux potentiels. Le pauvre Catalani, tuberculeux, n’eut guère le temps de jouir du succès de son œuvre, puisqu’il mourut peu après. S’il avait pu composer davantage, l’école italienne tenait un authentique maître, doté d’un prodigieux talent d’orchestrateur et d’un vigoureux sens du théâtre, auxquels rend parfaitement justice l’interprétation dynamique de l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo dirigé par un Maurizio Benini qui n’hésite pas à déchaîner les forces de cette formation dans quelques moments impressionnants. La Wally donne fort envie de connaître la poignée d’autres opéras que Catalani avait eu le temps d’écrire, bien rarement joués à l’exception de Lorelei, et encore.

Cette Wally, nous en avons été frustrés à Paris ? Qu’à cela ne tienne. Comme le dirait l’héroïne dans l’unique air sur lequel repose encore aujourd’hui la célébrité de son auteur, « Eh bien ? Nous nous en irons loin… ». Loin, mais pas tout à fait à travers la neige blanche et les nuages d’or. En juin 2014, c’était à Genève qu’il fallait aller, et en ce mois de janvier, c’est à Monte-Carlo, dont l’Opéra avait coproduit le spectacle d’abord présenté aux spectateurs helvètes. On s’en souvient, Tobias Richter avait d’abord rêvé d’un plateau idéal réunissant Krassimira Stoyanova et Gregory Kunde, mais le sort en avait voulu autrement. A Monte-Carlo, ce ne sont pas non plus ces deux artistes qui sont présents, mais La Wally n’en est pas moins la grande gagnante de l’opération : confiée à des chanteurs de tout premier plan, cette œuvre s’impose comme un des chefs-d’œuvre du répertoire italien, sur le même plan que bien d’autres titres infiniment plus connus.


© Alain Hanel

Notre collègue Fabrice Malkani avait dit tout le bien qu’il pensait de la production signée Cesare Lievi. Evidemment, on pourra toujours reprocher à La Wally de ne pas se prêter à une réflexion sur les fins dernières de l’humanité ou sur le devenir de notre planète. Une fois admis cela, on ne peut qu’adhérer à une mise en scène respectueuse du livret, non sans une pincée de second degré, secondé par les costumes on ne peut plus folkloriques d’Ezio Toffolutti et surtout par ses décors qui jouent le jeu de la toile peinte et du carton pâte sans y croire une seconde. On n’ira surtout pas chercher la moindre vraisemblance géographique dans ce cadre qui évolue à peine entre le ravin du troisième acte et la cime du quatrième, mais puisqu’il serait bien vain de vouloir recréer sur une scène de tels espaces naturels, autant opter pour le clin d’œil.

Quant à la distribution, elle réunit ce qu’on peut espérer de mieux aujourd’hui dans ce répertoire. Les qualités du Chœur de l’Opéra de Monte-Carlo éclatent dans ses nombreuses interventions, et l’on aimerait que toutes les maisons d’opéra puissent s’appuyer sur une phalange d’une telle valeur. Même les rôles secondaires sont très bien tenus : aidé par la mise en scène qui étoffe son personnage, Bernard Imbert campe avec conviction le Messager, tandis que, comme en Vénus d’Orphée aux enfers à Nancy, Marie Kalinine est un luxe en Afra, cette rivale que la partition ne se donne guère le mal de développer. Aperçue ici et là dans divers rôles pas si petits que ça (Sandrina de La finta giardiniera à Rouen), Olivia Doray est exquise en Walter, et l’on songe à l’admirable Sophie de Werther qu’elle pourrait être. La basse coréenne In-Sung Sim possède les graves de Stromminger, père de l’héroïne, sans l’engorgement dont pâtissent parfois ses confrères ; habitué aux vieillards et aux prêtres, l’acteur est convaincant dans son incarnation, si brève soit-elle. Lucio Gallo délaisse pour une fois les méchants auxquels il est accoutumé, et fait preuve d’une belle sobriété dans son jeu ; la voix n’a plus tout à fait le brillant d’autrefois, mais cela ne messied à l’infortuné Gellner. Tout comme le timbre de Zoran Todorovich convient à l’antipathique Hagenbach : on ne saurait en tout cas reprocher au ténor un quelconque manque de vaillance, tant il semble se rire des difficultés d’une écriture constamment tendue qui explique peut-être pourquoi La Wally n’est pas plus souvent inscrite au programme des théâtres. Eva Maria Westbroek, enfin, continue d’alterner avec panache héroïnes wagnériennes et italiennes (mais après tout, Wally, alias Walburga Stromminger pour l’état-civil, la « fille aux vautours » imaginée par la romancière Wilhelmine von Hilllern, n’est-elle pas une Brünnhilde tyrolienne ?). Sur son visage comme dans sa voix passent toutes les nuances des sentiments du personnage, auquel elle confère une réelle grandeur tragique. Renata Tebaldi aurait-elle enfin trouvé une artiste apte à lui succéder dans un rôle qu’elle avait fait sien ?

 

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