Du drame, du charme et du rire...

Le romantique opéra français - Paris (Philharmonie)

Par Brigitte Cormier | jeu 19 Février 2015 | Imprimer

Encore en période de rodage tant du point de vue de la logistique que de l’acoustique, la salle multi-usages de Jean Nouvel se veut « un lieu de réappropriation » de la musique sous toutes ses formes actuelles. Un défi chimérique ? Seul le temps nous le dira. Prestement mené sous la baguette énergisante de Marc Minkowski, ce tour d’horizon de l’opéra romantique français à travers un florilège d’airs et de duos de Gluck, Meyerbeer, Bizet, Méhul, Offenbach, Berlioz, Massenet... s’y est déroulé avec bonheur.

Lors de ces débuts in loco, les talentueux Musiciens du Louvre et cinq voix solistes — de soprano à basse — ont brillamment exécuté un ambitieux programme savamment composé et expertement dosé. Largement reconnus et aguerris, les  jeunes chanteurs ont de surcroît déjà pratiqué leur art dans l’orbite de Minkowski, ce chef éclectique, défricheur de raretés et boulimique de nouveaux talents. D’où sans doute cette sensation d’unité qui caractérise le travail pratiqué en troupe ; en solo ou en duo, tous ont su capter l’attention d’une salle quasi comble.

Avec son élégante silhouette androgyne et sa mèche à la garçonne, la mezzo Marianne Crebassa commence par l’air d’Urbain « Nobles seigneurs, salut » (Les Huguenots). L’attaque est franche, la voix ravissante, les vocalises brillantes, mais la diction assez imprécise. Cela se confirme dans Nicklausse des Contes d’Hoffmann, plus orienté vers le beau son que vers l’expression du sentiment. Par la suite, le timbre velouté de sa Mallika, se mariant à merveille avec celui de la soprano dans le duo des fleurs de Lakmé, permet de goûter l’atmosphère liquide du ruisseau sacré de cet air en apesanteur. En Marie de Gonzague dans Cinq-Mars (opéra qui marqua le grand retour de Gounod après une  longue absence), Marianne Crebassa chante un « Nuit resplendissante » de toute beauté.

Le jeune ténor, Stanislas de Barbeyrac a été lauréat de nombreux concours de chant, en particulier du très convoité Reine Élisabeth en 2011. Si dans « Unis dès la plus tendre enfance » (Iphigénie en Tauride), il ne fait pas oublier la musicalité de Yann Beuron, son chant impeccable et sûr de soi séduit — tant dans le magnifique duo de Nadir avec Zurga des Pêcheurs de perles que dans le rôle titre de l’austère Joseph de Méhul où il se montre fort émouvant dans « Champs paternels ».

 C’est évidemment la soprano Julie Fuchs, à la carrière florissante depuis ses débuts fulgurants, qui recueille la plus belle part du programme. Elle se montre excellente en duo, y-compris dans la bourdonnante et hilarante mouche d’Orphée aux Enfers. Si la perfection technique semble parfois prendre le pas sur l’expression, son Isabelle de dans l’air « Robert, toi que j’aime » (Robert le Diable) , et plus encore, sa Manon avec le très fameux «  Suis-je gentille ainsi » tiennent le public sous le charme de sa voix ronde et agile, aux aigus resplendissants.

On ne fait pas plus méphistophélique que Nicolas Courjal —  sa prestation dans La Damnation de Faust de Berlioz est donc narquoise à souhait. Dans le menaçant Bertram de Robert le Diable et le Philippe II meurtri de Don Carlos, le chanteur confirme son aisance scénique et la qualité exceptionnelle de sa superbe voix de basse, plus qu’il ne démontre sa capacité à incarner différents personnages.

Dans le rare Vaisseau fantôme de Pierre-Louis Dietsch (1842), injustement oublié, le baryton Florian Sempey entremêle sa sonorité chaude au velouté du timbre de Julie Fuchs. Tandis que le duo des Pêcheurs de perles lui permet de dévoiler sa puissance dramatique, celui d’Orphée aux enfers démontre ses dons comiques. Mais, le baryton français sera particulièrement remarquable dans la grande scène d’église avec orgue et cloches, typique de l’opéra français, Pierre de Médicis (1860), du compositeur Joseph Poniatowski. Sans forcer ses grands moyens, seulement par l’intensité de son interprétation, Sempey réussit à tenir l’auditoire en haleine dans une œuvre pratiquement inconnue.

Pour ses débuts dans cette salle destinée à rendre un vaste public heureux, Marc Minkowski a voulu lui offrir en bis de joyeuses surprises. Pour l’occasion, il a fait venir en secret de Varsovie l’une des chanteuses qui a participé à ses premiers triomphes discographiques, la contralto Ewa Podleś. Dans la scène dite « des blasons » extraite de la Cendrillon de Massenet, Madame de la Haltière, marâtre ridicule gonflée d’orgueil, se vante de ses nobles origines. Pour incarner ce personnage bouffe sans faire dans la dentelle, la légendaire cantatrice polonaise joue hardiment de son incroyable étendue vocale et de son inénarrable veine comique.

Enfin, sortant de l’époque du romantisme pour célébrer celle du mariage pour tous, Minkowski termine sur la fameuse scène du baiser extraite des Aventures du roi Pausole, opérette loufoque d’Arthur Honegger — avant d’emballer définitivement le public avec un French-cancan endiablé.  

 

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