Philtre de jouvence

L’Elisir d’amore - Avignon

Par Fabrice Malkani | dim 19 Mai 2019 | Imprimer

Dans la vaste structure de bois qui abrite les représentations de L’Élixir d’amour de Donizetti pendant les travaux de rénovation de la salle de l’Opéra Grand Avignon, qui devraient durer encore un an, tout a été fait pour donner le primat au chant, à la musique et à la comédie. Au service de ce « mélodrame joyeux », une mise en scène lisible et colorée, une direction d’acteurs enlevée et alerte, un livret dont le texte est respecté, et un chant frémissant de jeunesse et d’émotion. Que demander de plus ? Sous la baguette de Samuel Jean, l’Orchestre Régional Avignon-Provence excelle dans ce répertoire, tout en souplesse, alternant virtuosité, apparente simplicité et effets dramatiques, mettant en valeur les timbres des instruments qui rivalisent d’éloquence et de lyrisme.


Donizetti, L’elisir d’amore, Avignon 2019 © Cédric & Mickaël / Studio Delestrade

Fanny Gioria situe l’action au cœur d’une fête foraine minimaliste, avec une structure immobile de grande roue comme décor (Hervé Cherblanc) en fond de scène, un stand de peluches devant lequel Adina se distrait en lisant l’histoire de Tristan et Yseult, et un chariot à confiserie que pousse Nemorino avec une gaucherie démonstrative. Utilisant habilement un certain nombre de ficelles comiques qui fonctionnent parfaitement, comme l’arrivée sur une plateforme roulante de Dulcamara sous les traits d’un prestidigitateur flanqué d’un hilarant assistant (remarquable Baptiste Joumier), l’apparition d’un distributeur automatique d’élixir en canettes ou encore le ballet que dansent les militaires après avoir troqué contre des tutus leurs treillis de soldats de l’opération Sentinelle, la mise en scène ménage aussi des moments de gravité, rendant justice à la dimension proprement mélodramatique de l’œuvre. Les costumes chamarrés et bigarrés d’Irène Bernaud, les danses (Éric Belaud) et les préparatifs de la noce donnent lieu à des tableaux vivants que rehaussent l’entrain communicatif et la belle homogénéité des Chœurs de l’Opéra Grand Avignon.

Les voix ont quant à elles, on l’a dit, la séduction de la jeunesse – à l’instar de la prestance des chanteurs : en Adina, Maria Mudryak charme par la pureté de son timbre et la justesse de son émission. Si elle semble se ménager dans le premier acte, elle fait preuve dans le deuxième d’une agilité vocale et d’une technique dignes d’admiration. À ses côtés, Pauline Rouillard est une Giannetta d’excellente facture.

Convaincant dans l’incarnation scénique du naïf et maladroit Nemorino, le jeune ténor Sahy Ratia interprète avec beaucoup de sentiment les émois de l’amoureux transi. Doté d’une voix souple, d’un aigu aisé, d’une projection et d’un art des nuances dont la maîtrise est manifeste, tout particulièrement lors de la romance très attendue de l’acte II, « Una furtiva lagrima », le ténor malgache est décidément une valeur sûre. Le Belcore de Philippe-Nicolas Martin est également une parfaite réussite scénique et vocale. Très à l’aise dans ce rôle qu’il a déjà interprété avec succès à Malte et à Nice, le baryton donne à son personnage un dynamisme et une autorité qui font mouche.

Jeunesse encore pour l’interprète de Dulcamara, le baryton basse belge Sébastien Parotte, qui fait merveille – c’est bien le moins pour ce vendeur de produits miraculeux – en acteur désopilant, dont la chevelure évoque Doc Emmett Brown dans Retour vers le futur, malgré une émission un peu voilée qui participe finalement de la dimension comique du personnage.

Loin du philtre de la reine Yseult que Nemorino réclame à Dulcamara, cette somme de talents agit sur le public comme un véritable élixir de jouvence, fruit d’un travail exigeant et rigoureux qui a le bon goût de feindre de ne pas se prendre au sérieux.

 

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