Servante et maîtresse !

L'Elisir d'amore - Monte-Carlo

Par Maurice Salles | mer 26 Février 2014 | Imprimer
 
Venue de Lausanne, où elle a été créée en 2012, cette production de L’Elisir d’amore flatte l’œil constamment, en grande partie grâce aux éclairages très étudiés et très réussis de Fabrice Kebbour, qui font des scènes autant de tableaux vivants et colorés. Le metteur en scène Adriano Sinivia a demandé à Christian Taraborrelli de concevoir des éléments de décor qui réduisent les personnages aux dimensions de lilliputiens. Ainsi c’est au pied d’épis de blé géants à l’arrière-plan desquels passent parfois des animaux, géants eux aussi, que s’ébat la communauté, au look de minimoys, dans les costumes imaginatifs d’Enzo Iorio, qui rappellent à dessein ceux popularisés au grand écran par des personnages de fiction. On ne peut le nier, c’est charmant et cocasse. Quant à savoir si cela éclaire l’œuvre… L’Elisir d’amore, cela a été dit, semble le résultat victorieux d’une gageure qui met en musique de façon autonome les personnages de la commedia dell’arte qui peuplaient les intermèdes de l’opera seria : Adina est Colombine, Nemorino Pierrot, Belcore Le Capitan et Dulcamara Le Docteur. En plein romantisme, cette résurgence passéiste est presque subversive. Foin des héroïnes victimes, en voici une qui s’exprime sans grimaces sentimentales, qui ne dépend d’aucun homme, et dont l’amoureux transi, fort peu impressionnant comme mâle, frôle souvent le ridicule. C’est le tour de force de la musique de Donizetti de réussir à rendre émouvants ces personnages si prosaïques et si proches de fantoches. En faisant d’eux les protagonistes d’un film d’animation la mise en scène altère leur humanité et cela freine en nous l’empathie de laquelle naît l’émotion. Mais ce constat ne mérite pas qu’on s’y attarde, car si l’idée de base nous semble discutable elle ne modifie pas l’essentiel. Alors même si certains gags nous semblent des facéties inutiles – Giannetta en fille à soldats, les canards ou les rats se courant après, le notaire en parapente - savourons sans réticence la qualité esthétique d’une réalisation qui n’est pas une trahison.
 
Dans le même esprit les réserves que pourrait susciter la distribution relèvent surtout de la nuance. Plusieurs interprètes semblent chanter plus fort que nécessaire dans l’écrin de la salle Garnier. Pour Stefan Pop, cela tend à héroïser son Nemorino, ce qui n’est pas vraiment le personnage, mais semble correspondre à la générosité du tempérament et des moyens et peut-être à l’ambition. Pour Mariangela Sicilia, Amina dont l’émission semble d’abord en arrière, cela fait sonner les aigus légèrement métalliques. Pour l’un et l’autre la souplesse et l’agilité vocales, sans être mirobolantes, sont adaptées à leurs rôles. On peut en dire autant de celles de George Petean et d’Adrian Sampetrean, sonores interprètes de Belcore et de Dulcamara, dont la mise en scène tend à brouiller le profil, le premier étant dans son extravagante coquetterie capillaire plus bouffe que le second, traité en gourou mâtiné de Panoramix. De l’effacée Giannetta Vannina Santoni fait une friandise succulente, qu’on dégusterait volontiers plus longtemps. Autour des solistes, les chœurs ne cessent d’étonner et d’éblouir par leur impeccable prestation. Au pied de ce plateau, une fosse sur laquelle règne une femme. On ne peut douter, aux battements qui accueillent son arrivée, de l’estime que lui portent les musiciens. Nathalie Stutzmann, après la musique de chambre et la musique symphonique, dirige ici son premier opéra. La formule est usée, mais elle s’impose : ce coup d’essai est un coup de maître. Qui la connaît ne voit là rien d’inattendu ou d’anormal : c’est la continuité d’un parcours musical dont la diversité, la qualité et la rigueur laissent pantois. Dès l’ouverture, commence une fête de couleurs et de variations dynamiques qui témoigne d’une lecture profondément amoureuse de l’œuvre dont les musiciens se font partenaires, leur réactivité et leur expressivité le disent à chaque instant. Rythmée et lyrique dans un équilibre qui exalte, non seulement c’est un sans-faute, mais cette interprétation est littéralement animée, au sens propre du mot. Nathalie Stuzmann, soutenue et suivie par l’orchestre, y insuffle tout l’esprit de Donizetti ! Merci à Jean-Louis Grinda, qui l’a permis. Brava, Maestra !
 
 

 

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