Quelle ivresse, quel bonheur !

L'enlèvement au sérail - Paris (TCE)

Par Antoine Brunetto | dim 13 Novembre 2016 | Imprimer

Hasard de la programmation ou fait exprès, la représentation de L’enlèvement au sérail en ce 13 novembre vient à point nommé nous rappeler son message de tolérance et de refus de la haine... mâtiné d'humour !

On sent que ce concert au Théâtre des Champs Elysées vient après une série de représentations scéniques à l'Opéra de Zurich. Les protagonistes chantent ainsi sans partition, jouent et font vivre les personnages, malgré l'absence de décors ou de costumes. On ressent également cette familiarité née de la scène par des inflexions, des variations inhabituelles, au service de la dramaturgie. En un mot, tout le plaisir de l'opéra en version de concert sans les défauts.

L'Orchestre La Scintilla Zurich ne manque pas de couleurs (certes plutôt automnales) dans l'ouverture. On note cependant (est-ce un effet de l’acoustique de la salle ?) une modification des équilibres orchestraux, avec des cordes qui passent parfois au second plan. Teodor Currentzis était initialement annoncé à la direction d'orchestre. Suite à son forfait, il est remplacé par Maxim Emelyanychev. Le jeune chef d'orchestre (il a 28 ans mais en paraît dix de moins) se montre certainement moins iconoclaste que le chef grec, mais ne tient pas moins sans fléchir les rennes de l'orchestre, adoptant des temps généralement vifs et étant attentif aux chanteurs (qualité cruciale dans la mesure où les chanteurs se trouvent dans le dos du chef). On note bien quelques bizarreries de-ci de-là (l’orchestre semble planter des clous lors du chœur d’arrivée du Pacha et s’alanguit par moments dans le « Martern aller Arten »), mais l’ensemble vit et pétille sans jamais ennuyer. Le Chœur supplémentaire de l'Opéra de Zurich ne démérite pas malgré des interventions solistes de membres du chœur qui détonnent quelque peu à l’acte 1.

Le Belmonte de Pavol Breslik est un pur régal. Le chanteur séduit dès son entrée (« Hier soll ich dich denn sehen ») par une voix rayonnante au timbre caressant, sans dureté aucune, avec une gestion superbe de la voix mixte. Sa fréquentation assidue du répertoire mozartien se révèle par une élégance rare de la ligne et le délié des vocalises. Il ose le « Ich baue ganz auf deine Stärke » (parfois coupé du fait de sa difficulté) et impressionne ici encore par son apparente facilité et un souffle qui semble inépuisable. On a hâte de le retrouver en janvier prochain à l'Opéra de Paris en Tamino.

Sa partenaire ne peut prétendre la même familiarité avec Mozart, le répertoire d’Olga Peretyatko étant habituellement tourné vers les compositeurs italiens (Rossini, Verdi) et russes. Cela se ressent surtout dans les vocalises de son premier air « Ach ich liebte, war so glücklich » où les notes piquées sont absentes (les vocalises sont systématiquement liées) d’où l’impression d’un léger manque de précision. On est pourtant totalement sous le charme d'un timbre épanoui, fruité et soyeux. De même, la soprano russe ne triche pas, n'escamote aucune note (des graves sonores aux suraigus dont la partition est hérissée), et habite la prisonnière de toute sa fougue. Ce n'est peut-être pas la Constance la plus idiomatique, mais elle ne manque assurément pas de charme.

Le couple de valets est parfaitement distribué. Pedrillo est un rôle signature de Michael Laurenz, qu’il a chanté déjà en 2015 à Garnier (en seconde distribution) ou très récemment à Lyon. S’il ne peut prétendre au moelleux de timbre de son patron, il a toutes les qualités du ténor de caractère, une belle projection et surtout une vis comica irrésistible : difficile de garder son sérieux devant sa sérénade, mélange hilarant de susurrements et de fanfaronnades. La soprano canadienne Claire de Sévigné (Blonde) est membre de l’Opéra Studio de Zurich. Son soprano encore menu est fort bien conduite (jusque dans des suraigus stratosphériques en tête d'épingle mais assumés) et sa voix limpide contraste parfaitement avec celle plus nourrie d’Olga Peretyatko.

D’Osmin, Nahuel di Pierro possède la tessiture, jusqu'au ré grave, sonore, ainsi que l’agilité nécessaire. Il en a également la présence scénique, évitant la caricature, sans toutefois effacer le ridicule inhérent au personnage (son duo de l'ivresse avec Pedrillo est à ce titre particulièrement réjouissant). Manque seulement pour parfaire l’incarnation une certaine noirceur et un mordant supplémentaire dans le médium et dans l'aigu pour nous faire croire à ses imprécations.

N'oublions pas Sam Louwyck, Pacha Selim à Zurich devenu ici récitant. On a rarement été convaincu par le remplacement des dialogues parlés par un narrateur. Eh bien, il faut une exception ! Ses interventions, comme improvisées, ne sont jamais pesantes et illustrent avec intelligence et humour l'action. Assis à son petit bureau, maniant et écrivant ses feuilles au fur et à mesure, il est le fil conducteur de l'intrigue.

En ce dimanche soir, comme le chante si bien Blonde « Welche Wonne, welche Lust », quelle ivresse, quel bonheur !

 

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