Une option culottée

L’Enlèvement au sérail - Rouen

Par Brigitte Cormier | ven 06 Avril 2018 | Imprimer

Après Clermont-Ferrand et Avignon, L'Enlèvement au sérail chamboulé par Emanuelle Cordoliani — qui vient de débarquer à Rouen — a forcément suscité la controverse. Si la première escale en Auvergne a fait mouche dans nos colonnes, le rapt dramatique opéré par cette spécialiste de projets atypiques sur une œuvre charnière préfigurant les grands opéras de Mozart, a évidemment gêné d’autres experts.

Incontestablement, cette transposition dans un cabaret viennois interlope de années 1930, adoptant une esthétique de bande dessinée haute en couleurs, apporte une modernité qui séduit les spectateurs d’aujourd’hui. Tout en regrettant que les exigences du scénario et les dialogues supplémentaires en diverses langues que Cordoliani a superposés au livret aient pour conséquence d’étirer la représentation en longueur, on ne peut qu’admirer l’inventivité de sa mise en scène fluide, pleine de surprises, ainsi que sa caractérisation des personnages finement analysée. Particulièrement remarquables : une direction d’acteurs étudiée qui privilégie l’interaction des protagonistes en fonction de la dramaturgie ; des costumes mémorables ; des lumières subtiles produisant des jeux d’ombres très réussis — sans oublier l’engagement des artistes du Chœur de l’Opéra Grand Avignon qui participent pleinement à l’action dramatique.

Fort heureusement, compte tenu de cette option théâtrale, Antony Hermus, chef néerlandais de stature internationale, familier des opéras de Mozart, dirige en souplesse l’Orchestre de l’Opéra de Rouen Normandie. Grâce à son attention à soutenir les jeunes chanteurs dans leurs airs seria ou buffa, toujours délectables et parfois périlleux, la musique  de ce singspiel chanté en allemand, émaillé de turqueries, porteur de vives tensions et teinté de poésie se déploie dans une expressivité contrastée. Dommage que la profondeur de la fosse ne nous ait pas permis d’observer sa gestuelle.


© Ludovic Combe

La soprano américaine  Katharine Dain ne déçoit pas les espérances que son « Marten aller Arten » au concours de Clermont-Ferrand avait fait naître. Avec son chant aérien aux aigus faciles et ses vocalises précises, elle remplit toutes les exigences vocales du rôle sans toutefois l’incarner pleinement sur le plan dramatique. En revanche, la soprano colorature Pauline Texier qui interprète Blonde d’une voix charmante, légère et agile, vêtue d’une courte jupette écossaise se trémousse sans cesse exagérément ­— sans doute pour obéir aux consignes de la mise en scène.

Le charme, la capacité à émouvoir et la générosité sont les atouts du ténor malgache Blaise Rantoanina  (entendu à Orange au concert des lauréats de l’Adami). Dans le rôle de Belmonte, il nous a semblé (sauf au dernier acte où il fait merveille) un peu en-dessous de ses possibilités. Bien que le gigantesque Nils Gustén soit d’ores et déjà un impressionnant Osmin, sa technique et sa maturité vocale sont sans nul doute encore en devenir. Dans le rôle non chanté du Pacha Selim (hypertrophié pour les besoins de cette production), Stéphane Mercoyrol se montre un acteur de premier ordre, capable d’alterner l’allemand et l’espagnol en passant par le français et le persan. Enfin, la palme de la distribution masculine revient au Pedrillo du ténor vénézuelien César Arrieta. Sa vis comica, son art des mimiques, son chant vaillant et son timbre lumineux font de ce second rôle le personnage de premier plan qui correspond à son importance dans le déroulement de l’action dramatique.

A la fin de ce spectacle plus que surprenant, le public rouennais — présent depuis plus de trois heures au Théâtre des Arts — applaudit chaleureusement tous les artistes qui restent groupés durant des saluts qui semblent ne pas vouloir s’éterniser

 

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